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Mobilisation étudiante propalestinienne : tensions autour de la liberté d’expression dans les campus canadiens

Des étudiants et étudiantes se lèvent pour défendre le peuple palestinien, suscitant des tensions sur la liberté d'expression dans les campus canadiens et provoquant un débat enflammé à travers le pays.

par MOHAMED BERRADA | 10 MAI 24

Les campus canadiens se trouvent au cœur d’un mouvement de protestation grandissant, alors que de Montréal à Vancouver en passant par Toronto et Ottawa des étudiants et des étudiantes se mobilisent en faveur du peuple palestinien. Inspirés par les manifestations aux États-Unis et alarmés par le bilan croissant des pertes humaines à Gaza, ces militants et militantes ont érigé des campements sur les campus. Ces groupes exigent des universités qu’elles se désengagent des entreprises entretenant des liens commerciaux avec Israël.

Alors que la mobilisation prend de l’ampleur, l’Université McGill a sollicité une intervention policière, tandis que l’Université de Toronto, l’Université d’Ottawa et l’Université de la Colombie-Britannique ont vu naître des campements où des dizaines de tentes se dressent, symboles de la détermination des protestataires à maintenir la pression sur les autorités universitaires. Dans cet élan de mobilisation, les personnes organisatrices affirment que ces campements perdureront tant que les universités n’auront pas renoncé à tout soutien financier qui alimente « l’apartheid israélien, l’occupation et les implantations illégales en Palestine », et mis fin à leurs partenariats avec certaines institutions universitaires israéliennes.

Comparaison des mobilisations

Jean-Philippe Warren, professeur au Département de sociologie et d’anthropologie de l’Université Concordia, se dit surpris par le caractère de la cause épousée par les personnes qui manifestent. S’il souligne que le mouvement actuel en faveur du peuple palestinien est notable, il met en perspective ses répercussions comparativement à d’autres mobilisations étudiantes. Selon lui, bien que le soutien soit fort et généralisé, cette cause diffère d’autres revendications comme celles sur les frais de scolarité, qui touchent directement la population étudiante. Il observe que les participantes et participants au mouvement ont souvent des liens personnels avec la région du Proche-Orient, ce qui renforce leur engagement. En comparaison avec des événements passés comme Occupy Wall Street ou les mouvements antiguerre pendant la guerre du Vietnam, M. Warren note qu’il n’y a pas de répercussions directes et immédiates sur la vie quotidienne des campus nord-américains. L’engagement vient davantage d’une volonté affirmée de s’opposer aux événements en cours au Proche-Orient.

Le professeur Ferry de Kerckhove, ancien diplomate et spécialiste des affaires publiques et internationales à l’Université d’Ottawa, relève pour sa part que le mouvement de protestation observé sur les campus nord-américains reflète un phénomène mondial, qui s’étend jusqu’à Paris et au-delà. « La situation est tellement horrible qu’il est difficile de ne pas condamner la violence, commente-t-il. Il y a un profond dégoût envers la poursuite de cette attitude épouvantable de Benjamin Netanyahu, qui semble agir seulement pour rester au pouvoir. Tout cela commence à écœurer, surtout au sein de la population étudiante ».

Il y a eu une augmentation si drastique de la violence et de la perte de vies civiles qu’il serait en fait impossible que les campus ne soient pas engloutis dans la controverse, si on se fie à l’histoire des manifestations sur les campus

Dax D’Orazio, boursier postdoctoral au Département de sciences politiques de l’Université Queen’s et chercheur associé au Centre d’études constitutionnelles de l’Université de l’Alberta, va dans le même sens. Il souligne que le tumulte observé lors des récents débats, discussions et manifestations est loin d’être un phénomène nouveau, et affirme que ces tensions sont en gestation depuis des décennies, éclatant souvent lors de flambées de violence en Israël et en Palestine, avec les campus comme points névralgiques. « Il y a eu une augmentation si drastique de la violence et de la perte de vies civiles qu’il serait en fait impossible que les campus ne soient pas engloutis dans la controverse, si on se fie à l’histoire des manifestations sur les campus », affirme-t-il.

La population étudiante, moteur du changement social

Depuis la recrudescence du conflit israélo-palestinien le 7 octobre dernier, les manifestations populaires sont quasi-hebdomadaires à Ottawa et dans le reste du Canada, mais avec des effets très limités et qui passent souvent inaperçus sur la scène publique. À l’inverse, les manifestations étudiantes ont des répercussions politiques et médiatiques bien plus lourdes. Plusieurs dirigeants fédéraux et provinciaux appellent au calme, disent respecter la liberté étudiante, mais préviennent contre les discours haineux.


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Le premier ministre du Québec, François Legault, et celui de l’Ontario, Doug Ford, ont soutenu que les campements devaient être démantelés. M. Legault a même indiqué qu’il s’attendait à une intervention de la police de Montréal pour démanteler ceux du campus de McGill. Une juge de la Cour supérieure du Québec a par ailleurs rejeté une demande d’injonction formulée par deux étudiants de la même institution, appelant à libérer le campus.

Ce rejet a été perçu par M. D’Orazio comme une décision intéressante, qui considère que les allégations selon lesquelles les campements créeraient un environnement hostile sont peu convaincantes. Ce dernier a souligné une tendance à étirer le concept de préjudice, suggérant que les incidents de malaise ou d’insécurité étaient parfois utilisés comme prétexte pour restreindre la liberté d’expression sur les campus. Selon lui, les récentes manifestations liées à Israël et à la Palestine démontrent que cette vision extensive du préjudice et de la sécurité n’est pas uniquement politique, mais transcende les clivages partisans. Ainsi, il soutient qu’une approche de restriction de l’expression trop large ne favorise pas un débat robuste et un plaidoyer efficace.

M. de Kerckhove explique pour sa part cette « explosion de colère » par les récents développements politiques au sud de nos frontières. « Il y avait déjà une menace latente d’une explosion estudiantine, qui s’est affirmée soudainement, avance-t-il. Je pense que c’est lié à l’annonce d’un nouveau financement militaire américain à Israël, qui incluait bien sûr une petite aide pour Gaza, mais d’un niveau insignifiant ».

M. D’Orazio trouve une explication historique à la force du mouvement étudiant. Il souligne l’influence déterminante des années 1960 sur notre époque contemporaine, en mettant en lumière le tournant politique que représentait la candidature de Ronald Reagan au poste de gouverneur de Californie, et l’émergence des campus en tant que foyers de contestation. « Ronald Reagan, faisant fi des avertissements de ses conseillers, a capté un profond ressentiment populaire envers ce qu’on considérait comme des étudiants privilégiés et déconnectés de la réalité, raconte-t-il. Cette stratégie s’est avérée gagnante, renforçant une tendance à la polarisation politique et entraînant des attaques délibérées contre les universités par les législatures des États à travers le pays ».

Pour lui, cette dynamique persiste dans le débat actuel sur la liberté d’expression sur les campus, où les universités sont devenues des cibles privilégiées pour la classe politique et certains médias. Toutefois, il souligne également le rôle crucial des universités en tant que bastions de liberté d’expression et de contestation, essentiels à une société démocratique éclairée. Le véritable défi, selon M. D’Orazio, réside dans la délimitation d’une frontière claire entre l’expression légitime et l’excès, une tâche complexe à laquelle les universités font face avec difficulté.

M. Warren met en lumière le rôle central des étudiants et étudiantes, en particulier en tant que voix morale de la société. Il souligne que ces derniers, en tant que groupe facilement mobilisable, incarnent souvent la conscience collective de la société en matière de justice sociale et de préservation du bien commun. « Le seul groupe facilement mobilisable en société autour d’intérêts qui ne sont pas des intérêts corporatifs, c’est le groupe étudiant », explique-t-il.

Il ajoute que cette conscience collective trouve souvent son expression dans la défense de leurs propres intérêts, comme le maintien des frais de scolarité bas, qu’ils associent à une société juste. Il insiste également sur le poids moral historique de la population étudiante dans les débats sociaux, qui remonte loin. « Depuis au moins 150 ans, les étudiants se sont placés au-devant des grands combats progressistes », affirme-t-il. Cette longue tradition leur confère une légitimité morale dans les délibérations de la société. Ainsi, cette population a une répercussion significative sur les discussions et les décisions de la société, en particulier dans les sociétés occidentales comme le Canada.

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