Du rêve canadien à l’impasse de Gaza

Malgré leur admission dans des universités canadiennes, des Palestiniennes et Palestiniens se heurtent à des obstacles pour venir au pays.

30 juillet 2025
Meera, une étudiante universitaire admise dans un programme de maîtrise à l’Université de Regina, est bloquée à Gaza, incapable soumettre sa demande de visa au gouvernement fédéral. Photo courtoisie de Meera. Photography by  Image courtoisie de Meera

Il y a un an, Meera, 25 ans, recevait une offre d’admission de l’Université de Regina. La Palestinienne vivant à Gaza s’était vu offrir une bourse d’études complète pour étudier à la maîtrise en génie des ensembles industriels. Elle comptait étudier l’amélioration de la chaîne d’approvisionnement alimentaire afin d’aider à prévenir les famines, une réalité bien concrète pour la population gazaouie en raison de la campagne militaire menée par Israël contre le Hamas dans la bande de Gaza. 

Depuis le début de la guerre entre Israël et le Hamas, le 7 octobre 2023, Meera est coincée à Gaza. Chaque jour, elle endure les bombardements des forces israéliennes, qui auraient coûté la vie à une centaine de ses proches, selon ses dires. La faim, elle, fauche encore davantage de vies, alors que la famine et la malnutrition gagnent du terrain. 

« Mon rêve est d’étudier au Canada, parce que j’y ai un bon réseau et des collègues », déclare-t-elle. 

« Je ne veux plus ressentir de colère ni de peur », ajoute Meera, alors que l’assaut d’Israël « anéantit » les 2,1 millions de personnes entassées dans les 365 kilomètres carrés de la bande de Gaza, elles « qui ne demandent qu’à vivre ». 

Affaires universitaires a accepté de n’utiliser que le prénom des personnes citées dans cet article, par souci de sécurité pour elles et leur famille à Gaza. 

Meera a entamé sa demande de permis d’études en juillet dernier, mais le processus s’est rapidement heurté à un obstacle : l’impossibilité de fournir ses données biométriques – notamment ses empreintes digitales – exigées par Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC). À Gaza, cette étape est tout simplement inaccessible. IRCC, qui n’y dispose d’ « aucune présence », confirme ne pouvoir traiter la demande sans ces données, selon les déclarations de l’un de ses porte-paroles à AU

Les contrôles de sécurité sont assurés par des entreprises privées de l’autre côté de la frontière, en Égypte. Cependant, le poste de Rafah, dans le sud de la bande de Gaza, est fermé depuis mai 2024, date à laquelle Israël en a pris le contrôle.  

Pendant ce temps, Meera est coincée dans une impasse et tente de survivre. 

Les étudiantes et étudiants risquent de perdre non seulement leurs chances, mais aussi la vie. 

Selon l’organisation canadienne à but non lucratif Palestinian Students and Scholars at Risk (PSSAR), Meera fait partie d’un groupe d’environ 70 étudiantes et étudiants admis dans 20 universités canadiennes, tous bénéficiaires de bourses d’études complètes pour des programmes de deuxième cycle en recherche sur le cancer, en intelligence artificielle ou encore en génie de l’environnement. Aucun d’entre eux n’a pu amorcer ses études, bloqué par d’importants retards dans le traitement des visas. 

Le PSSAR a signalé que les 12 universités de Gaza ont été détruites, et que les retards auxquels les étudiantes et étudiants de Gaza font face « n’ont rien à voir avec » le plafonnement du nombre d’étudiantes et étudiants étrangers annoncé par IRCC l’an dernier. 

« Ces personnes ont été admises en fonction de leur mérite scolaire et de leur besoin humanitaire. »  

Depuis le début de la guerre, Meera dit avoir dû fuir à onze reprises, suivant les ordres d’évacuation des forces israéliennes au fur et à mesure que l’offensive militaire progressait du nord vers le sud de Gaza. En janvier, elle a vécu dans la rue, sous une tente, avec plusieurs membres de sa famille, dont sa grand-mère, morte de froid et d’épuisement. 

À Gaza, la menace ne vient pas seulement des bombes et de l’artillerie, souligne-t-elle, mais aussi de la faim. Quelque 80 % des exploitations agricoles ont été détruites. La nourriture, rare, est devenue hors de prix pour une population majoritairement sans emploi, déjà en situation de grande précarité. 

Selon Tedros Adhanom Ghebreyesus, directeur général de l’Organisation mondiale de la santé, entre le 27 mai et le 21 juillet, plus de 1 000 personnes à Gaza ont été tuées alors qu’elles tentaient d’accéder à de la nourriture

« Personne n’arrive à croire ce qui se passe », lâche Meera, qui travaille auprès d’Oxfam International pour superviser la distribution de l’aide à Gaza. Seule pourvoyeuse de sa famille, elle partage avec dix membres de sa famille une minuscule pièce de 6,5 mètres carrés. 

Diplômée en génie industriel de l’Université islamique de Gaza, où elle a aussi été auxiliaire d’enseignement, Meera espère toujours rejoindre le Canada, un pays qu’elle décrit comme accueillant pour les étudiantes et étudiants internationaux, reconnu pour son « équité et son inclusivité ».(L’université fait désormais office de refuge pour la population palestinienne déplacée par la guerre.) 

IRCC invoque l’absence de contrôles de sécurité pour justifier les visas non délivrés 

Interrogé sur la situation, Rémi Larivière, conseiller principal en communications à Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC), reconnaît que plusieurs étudiantes et étudiants, y compris ceux admis dans des établissements canadiens, font face à de longs délais pour obtenir leur permis d’études. 

Il rappelle que tous doivent se soumettre à un contrôle de sécurité, effectué par des prestataires externes, ce qui empêche IRCC d’estimer les délais. « La sécurité des Canadiennes et des Canadiens demeure notre priorité », insiste-t-il. « Les données biométriques ne peuvent être recueillies qu’à l’extérieur de Gaza, où IRCC n’a aucune présence. » 

Meera déplore que le Canada « complique les choses pour les Gazaouies et Gazaouis », pendant que d’autres pays, comme la France, l’Italie ou l’Irlande, « permettent à des étudiantes et étudiants palestiniens de réaliser leurs rêves et d’échapper au génocide dont le bilan s’alourdit chaque jour ». 

« Nous risquons non seulement de perdre notre chance, mais aussi la vie », lance-t-elle. 

Israël, pour sa part, rejette l’accusation de génocide et attribue la guerre au Hamas, responsable de l’attaque du 7 octobre 2023, qui a fait environ 1 200 morts et 250 otages. Certains ont été libérés, d’autres tués. Plusieurs sont toujours détenus à Gaza. 

La France aide des étudiantes et étudiants à fuir la guerre 

Ehab, 27 ans, diplômé en génie des appareils médicaux de l’Université islamique de Gaza où il s’est classé deuxième de sa cohorte, avait été admis en janvier à l’Université de l’Alberta pour y entreprendre une maîtrise en génie mécanique. Comme Meera, il a toutefois été bloqué par l’impossibilité de fournir ses données biométriques. 

En juin, il s’est tourné vers la France. Admis à Centrale Méditerranée, à Marseille, il a pu quitter Gaza grâce à l’appui du consulat général de France à Jérusalem, qui l’a accompagné en Jordanie pour réaliser les tests requis. Trois jours plus tard, il obtenait son permis d’études. 

L’État français couvre aujourd’hui ses frais de scolarité, son logement et son transport grâce à une bourse complète. Ehab affirme faire partie d’un groupe de 35 étudiantes et étudiants gazaouis accueillis par la France pour des études supérieures. 

Il commencera son programme en septembre, mais confie qu’il aurait préféré étudier au Canada, qu’il voit comme un pays offrant une « bonne éducation », un « environnement sûr » et des programmes en anglais, une langue qu’il maîtrise mieux que le français. 

Lorsqu’il a tenté d’obtenir des nouvelles de sa demande auprès d’IRCC, on lui a simplement répondu d’« attendre ». Si son dossier aboutit, il envisage de diviser sa maîtrise entre la France et l’Alberta. 

« Mon rêve, c’est de finir mes études, de rendre ma famille fière, et de prouver qu’un étudiant palestinien peut réussir », dit-il.  

Il espère aussi revenir à Gaza pour reconstruire son université. 

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