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Parité des genres dans les publications scientifiques : encore du travail à faire

Le chercheur Vincent Larivière explique quels facteurs causent le fossé de genre en recherche.

par ÉMILE BÉRUBÉ-LUPIEN | 20 JUILLET 21

Malgré les efforts déployés par plusieurs établissements d’enseignement postsecondaire, le milieu de la recherche universitaire n’atteint toujours pas la parité de genre en 2021. Un algorithme et une série d’études menées au cours des 10 dernières années par Vincent Larivière, chercheur et professeur à l’École de bibliothéconomie et des sciences de l’information de l’Université de Montréal, permettent d’analyser les facteurs causant le fossé de genre et de notamment déterminer quels sont les pays ayant la plus grande proportion de femmes publiant des articles scientifiques.

Pour y arriver, M. Larivière a utilisé la plateforme Web of Science, qui regroupe six bases de données bibliographiques, afin d’étudier le genre des auteurs de plusieurs millions d’articles sur une période allant de 2008 à 2018.

Selon ses résultats, l’Argentine et le Brésil sont des chefs de file en matière de parité dans la recherche universitaire. Par parité, on entend une proportion de 40 pour cent de femmes signant des articles scientifiques. On retrouve également certains anciens pays satellites de l’URSS, comme la Pologne et la Lettonie parmi les leaders sur ce plan. M. Larivière met toutefois un bémol : « Ce n’est pas nécessairement pour les bonnes raisons. Dans bon nombre de ces pays, l’espérance de vie des hommes est beaucoup plus faible que celle des femmes. Autrement dit, il y a plus de femmes [en] recherche parce que les hommes meurent plus jeunes. » Le professeur ajoute que les carrières universitaires ne sont ni valorisées ni bien rémunérées dans ces pays.

M. Larivière souligne que les pays avec une proportion de femmes moindre, comme le Japon ou certains pays du Moyen-Orient, par exemple, font moins bonne figure. « Souvent, la communauté scientifique va être le reflet de la société du pays », illustre-t-il.

Qu’en est-il du Québec et du Canada?

En termes de proportion de femmes auteures d’articles scientifiques, le Québec se situe légèrement au-dessus de la moyenne canadienne, qui se chiffre à 33 pour cent, elle-même au-dessus de la moyenne mondiale, qui s’élève à 31 pour cent. « Le Québec est au-dessus de la moyenne canadienne en partie parce qu’on a un système social qui fait en sorte que les femmes peuvent prendre un bon congé de maternité, mais surtout parce qu’on a un système de Centre de la petite enfance qui permet aux femmes de retourner sur le marché du travail assez rapidement, à leur rythme », explique M. Larivière.

Ce dernier souligne toutefois que si le Québec bénéficie d’une structure sociétale lui permettant de s’élever au-dessus de la moyenne, il reste encore beaucoup de travail à accomplir, puisque la province ne se situe toujours pas en zone de parité. Le chercheur relève cependant que la moyenne mondiale est tirée par le bas par certains pays, ainsi la position avantageuse du Canada tout comme celle du Québec sont à prendre avec un grain de sel.

Conciliation travail-famille

Si l’étude met en lumière l’absence de parité en recherche universitaire, certains facteurs peuvent l’expliquer. Le poids des responsabilités familiales est l’une des causes identifiées par M. Larivière. « Nos données montrent que d’avoir un enfant quand on est un homme, ç’a des bénéfices en termes de carrière, parce qu’on est considéré comme quelqu’un de sérieux, alors que pour les femmes, ç’a un effet qui est un peu plus nuisible », précise le chercheur qui constate que sur ce plan, le milieu universitaire est en quelque sorte le reflet de la société en général.

La conciliation travail-famille pèse toutefois particulièrement dans la balance pour les chercheuses, puisque leurs horaires ne sont pas vraiment définis. « Dans le monde scientifique, il n’y aura jamais de limites à la quantité de travail que tu veux accomplir, expose M. Larivière.

Il y a des gens qui vont travailler 80 heures parce qu’ils n’ont pas de contraintes familiales et il y en a d’autres qui ne peuvent pas le faire et ça amène des iniquités en termes de travail ».

Chercheuse au Département de relations industrielles à l’Université du Québec en Outaouais, Jessica Riel, remarque également que le système englobant les publications scientifiques, qu’elle qualifie de « système de performance », désavantage les femmes. Celle qui s’intéresse notamment à la conciliation travail-famille dans les milieux à prédominance masculine souligne qu’il est difficile pour les chercheuses de soutenir un rythme de publication important tout en s’investissant dans une vie de famille. Le système cité par Mme Riel liant souvent le rythme de publication à l’obtention de subvention, certaines chercheuses en viennent donc à choisir de ne pas avoir d’enfants afin de privilégier leur carrière.

Des solutions potentielles

M. Larivière identifie quelques pistes de solutions afin de permettre aux femmes d’occuper plus de place en recherche. Il propose notamment d’offrir davantage de soutien et de subventions aux jeunes chercheuses, afin de pourvoir par exemple aux frais de garde d’enfant ou aux frais associés aux responsabilités familiales. Le chercheur avance également que des quotas pourraient être imposés à certaines chaires de recherche et que le non-respect de ceux-ci pourrait entraîner des restrictions sur le financement.

Mme Riel estime qu’une plus grande diversité et mixité au sein des comités évaluant les demandes de subvention, les pairs et les articles scientifiques seraient un bon pas vers l’avant. « Ce sont des solutions […] réalistes et faisables à court terme si on a la volonté de le faire. »

De plus, elle considère qu’une partie de la solution réside dans une prise de conscience de la part des hommes. « Il faut que les hommes s’investissent davantage [sur le plan familial] et qu’il y ait un partage des tâches. Ça signifie aussi de faire des deuils pour certains professeurs, qui adhèrent à cette culture de performance », avance-t-elle.

S’il note une légère amélioration en ce qui concerne la parité, M. Larivière ne se fait pas d’illusions, pour certains domaines, on est loin du but. « En génie, en physique et en mathématiques, on est encore pas mal loin. Quand on fait des projections pour voir à quel moment on aura atteint [une proportion de 50 pour cent] en physique, c’est à peu près 250 ans. » Par exemple en mathématiques, dont le pourcentage d’articles scientifiques signés par des femmes se chiffre à près de 20 pour cent, si la tendance se maintient, la parité ne sera atteinte qu’aux alentours de 2178. Ce qui amène M. Larivière à dire que « ça avance, mais pas si vite que ça ».

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