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Tresser les savoirs autochtones et occidentaux

Pour façonner l’avenir des sciences de l’environnement, les chercheurs et les collectivités autochtones sont appelés à collaborer avec les universités et les chercheurs allochtones.

par KELLY BOUTSALIS | 27 AVRIL 21

Le camp de tannage en est à sa quatrième et dernière journée. Les six participants apprennent à utiliser du bois d’épinette pourri pour fumer une peau de cerf préalablement écharnée et assouplie, sous la supervision d’experts autochtones en tannage sur le campus de l’Université Ryerson, au centre-ville de Toronto. Ils amorcent l’étape finale, qui consiste à faire fumer le bois afin de libérer les résines de la peau et modifier sa texture tout en la scellant. Une fois le processus terminé, la peau conserve une riche odeur de fumée.

Le premier camp de tannage, en 2019, coïncidait avec la Semaine de la culture scientifique et le pow-wow de l’Université Ryerson à l’automne. Pour les organisateurs, l’occasion paraissait idéale pour jumeler connaissances traditionnelles autochtones et science occidentale.

« Il s’agit d’une excellente façon de présenter plusieurs des connaissances scientifiques, comme la chimie, utilisées pour le tannage. Il faut faire tremper la peau dans une lessive de soude pour laquelle on utilise traditionnellement des cendres de bois dur. Les produits chimiques dans la lessive de soude font gonfler la peau et en exposent les différentes couches […] en prévision du tannage », explique Amber Sandy, qui a coordonné l’activité par l’intermédiaire de SciXChange, le bureau de sensibilisation de la Faculté des sciences de l’Université.

Les établissements de recherche et d’enseignement au Canada commencent à inclure cette démarche globale dans leurs méthodes scientifiques – en partie grâce à la Commission de vérité et réconciliation, qui a recommandé l’intégration des connaissances et des méthodes d’enseignement autochtones dans les salles de classe –, mais aussi en raison d’un souci croissant de décoloniser l’éducation.

Partout au pays, les universités mettent en place des cours et des programmes dirigés par des Autochtones dans lesquels sont enseignées les sciences autochtones et occidentales. Simultanément, les chercheurs créent de nouveaux modèles éthiques et collaboratifs de recherche avec les collectivités autochtones.

À titre de coordonnatrice de la sensibilisation aux connaissances autochtones et aux sciences de SciXChange, Mme Sandy organise les activités sous la bannière de Stoodis Science (« stoodis » étant un terme d’argot que certains Autochtones utilisent au lieu de l’expression anglaise « let’s do this »). Cette initiative offre aux élèves du primaire et du secondaire ainsi qu’au grand public des occasions d’apprentissage auprès de détenteurs de savoir autochtone, et ce, gratuitement.

Selon Mme Sandy, ce travail serait impossible sans les liens qu’elle a tissés avec les collectivités autochtones au fil des ans. « Il faut être présent, bâtir les relations et la confiance directement », explique cette femme membre de la Première Nation des Chippewas de Nawash, qui s’est assurée que sa description de tâches comprenait l’action de cultiver des relations.

Le caractère délicat que revêt le fait de tailler une place aux connaissances autochtones dans un établissement qui porte le nom d’un homme ayant participé à la création du système de pensionnats indiens, Egerton Ryerson, ne passe pas inaperçu. Mme Sandy y voit l’occasion de présenter l’Université sous un éclairage différent. « La tenue du camp de tannage sur le campus est une excellente façon de rompre avec ce passé de colonisation et de nous approprier cet espace. »

Faire une place aux connaissances autochtones dans les laboratoires

Des efforts semblables sont déployés à l’Université de l’Alberta, qui compte un nombre relativement élevé d’étudiants et de professeurs autochtones et qui se distingue en étant la seule université d’Amérique du Nord à avoir une Faculté d’études autochtones.

Kim Tallbear et Jessica Kolopenuk sont cofondatrices et codirectrices du centre de recherche sur les sciences, les technologies et les sociétés autochtones de l’Université de l’Alberta (ISTS) et du stage d’été en génomique pour les peuples autochtones du Canada (SING Canada).

Depuis 2018, l’atelier de SING Canada réunit des étudiants au premier cycle et aux cycles supérieurs, des chercheurs postdoctoraux et des membres de la collectivité, tous autochtones, dans une université de l’Ouest canadien pour une formation en classe, en laboratoire et sur le terrain sur la génomique et les connaissances autochtones. Ce programme d’une semaine toutes dépenses payées (annulé en 2020 à cause de la pandémie, mais qui sera offert en mode virtuel en 2021) met en valeur des connaissances et cérémonies traditionnelles et propose des discussions sur le rôle de la science dans la colonisation et le discours colonisateur dans les disciplines scientifiques.

Mme Tallbear, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les peuples autochtones, les technosciences et l’environnement ainsi que professeure agrégée à l’Université de l’Alberta, observe souvent un conflit chez les jeunes scientifiques autochtones, qui voient une contradiction entre le savoir important et authentique de leurs aînés et les connaissances qu’ils acquièrent à l’université et en laboratoire.

« Nous essayons de leur enseigner qu’ils peuvent combiner toutes ces connaissances pour étudier des sujets de recherche qui interpellent les collectivités autochtones tout en utilisant des méthodes à la fois éthiques pour ces collectivités et valables d’un point de vue scientifique », explique-t-elle. Elle croit que l’intégration de connaissances culturelles dans les laboratoires et les cours universitaires rendra les professions scientifiques plus accueillantes pour les Autochtones, ce qui pourrait mener à un dialogue plus constructif au sein des organismes provinciaux et fédéraux de réglementation.

Elle donne en exemple la thèse d’un étudiant de l’ISTS sur l’inclusion des connaissances traditionnelles dans la gestion des cas de maladie débilitante chronique (MDC) des cervidés, une maladie neurologique très contagieuse et souvent mortelle qui s’attaque aux cerfs et aux orignaux.

Si les organismes de gestion de la faune étaient ouverts aux connaissances traditionnelles, ils pourraient avoir des échanges importants avec les chasseurs, les bouchers qui découpent les carcasses et les personnes des territoires qui connaissent ces animaux et la maladie afin d’identifier comment gérer la MDC.

Selon Mme Tallbear, si les étudiants autochtones ne considèrent pas le laboratoire comme hostile aux valeurs culturelles et au savoir traditionnel, ils utiliseront la science et les techniques de gestion de la faune pour résoudre le problème de la MDC et partager éventuellement leur expertise avec leurs collectivités.

« Un grand nombre de chercheurs autochtones sont capables d’alterner entre le cérémonial et le laboratoire et n’y voient aucun problème, affirme-t-elle. La réticence vient de chercheurs non autochtones. »

Réorganisation : plan stratégique des trois Conseils pour appuyer la recherche autochtone

En attendant, les universités canadiennes doivent transformer leur façon de mener des travaux de recherche avec les collectivités autochtones sur les terres autochtones, croit Manon Tremblay, directrice principale des directions autochtones de l’Université Concordia.

Le plan stratégique dévoilé récemment par les trois organismes subventionnaires – les Instituts de recherche en santé du Canada, le Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada et le Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH) – expose les moyens qui peuvent être mis en oeuvre par les universités pour appuyer la recherche et la formation en recherche autochtone au Canada. Entre autres, il propose d’établir des relations avec les Premières Nations, les Inuits et les Métis, de soutenir leurs priorités de recherche, d’accroître l’accès aux programmes de financement des organismes subventionnaires et de promouvoir le leadership, l’autodétermination et le renforcement des capacités de recherche chez les Autochtones.

« Toutes les universités devront s’y mettre, car la stratégie sur la recherche autochtone déposée par les organismes subventionnaires les obligera à revoir leur façon de mener des travaux de recherche avec les collectivités autochtones ou sur leurs terres, explique Mme Tremblay. Nous allons tous devoir nous pencher sur cette question. »

Selon Mme Tallbear, ces mesures et les recommandations des organismes subventionnaires sont excellentes pour favoriser la collaboration, mais comportent des inconvénients pour les universitaires autochtones. Elle dit recevoir d’innombrables demandes sollicitant sa participation à des projets de recherche et ses conseils en matière de recrutement d’Autochtones par des comités d’embauche. « Soudain, des chercheurs non autochtones qui ne se sont jamais intéressés aux questions autochtones ou à nos collectivités insistent pour ajouter mon nom sur les demandes de subvention. Je pourrais assister à toutes leurs rencontres pour leurs projets de recherche, mais mon travail à la Faculté des études autochtones ne progresserait pas. »

Ce fardeau supplémentaire que portent les professeurs autochtones fait partie du travail de Mme Tremblay à l’Université Concordia. Elle a coanimé une série d’ateliers d’apprentissage autochtone, dont un intitulé A Day in the Life of Indigenous Faculty (une journée dans la vie d’un professeur autochtone). Cet atelier visait à sensibiliser les membres du corps professoral et du personnel non autochtones aux nombreuses responsabilités que les professeurs autochtones doivent assumer et aux effets néfastes de cette charge supplémentaire sur leur santé.

Lorsqu’elle était directrice de la recherche autochtone au CRSH, Mme Tremblay a mené à terme un processus de consultation de 18 mois auprès des peuples autochtones du Canada – jeunes, étudiants aux cycles supérieurs, professeurs, aînés et membres des collectivités – afin de conseiller les présidents des organismes subventionnaires relativement au plan stratégique.

Au cours des consultations, de nombreux Autochtones ont dénoncé la façon dont les chercheurs canadiens et étrangers pénètrent dans les collectivités sans leur consentement et sans suivre les règles protocolaires et d’éthique qui assureraient une expérience de recherche respectueuse pour toutes les parties, explique Mme Tremblay, elle-même nehiyawak (Cris des plaines).

Ces consultations ont donné lieu à de nombreuses discussions sur l’inversion du processus de recherche. « Au lieu de voir les chercheurs ou les organisations non gouvernementales pénétrer sur nos terres pour y effectuer des travaux de recherche qui satisfont leurs propres intérêts, nous voulions que ce soit aux collectivités autochtones de déterminer l’objet des recherches et les chercheurs qui participeraient aux travaux. »

Selon Mme Tremblay, un bon point de départ serait de mettre en oeuvre ou d’adapter les principes de PCAP – propriété, contrôle, accès et possession – des Premières Nations, élaborés en 1998 par le Comité directeur de l’Enquête régionale sur la santé des Premières Nations et selon lesquels les collectivités autochtones sont les seules à contrôler les processus de collecte de données sur leur territoire.

Mise en pratique

Ces principes font d’ailleurs écho à la façon dont la toute première conseillère stratégique à la réconciliation et à l’éducation autochtone de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT), Janet Mark, conçoit la collaboration avec les Premiers Peuples en matière de recherche.

L’établissement compte une dizaine de regroupements et d’infrastructures de recherche qui se penchent sur les questions autochtones, et ce, en partenariat avec les Premiers Peuples. Il est donc tout naturel pour l’UQAT d’envisager l’intégration des savoirs autochtones au sein des cours et programmes qu’elle offre. Si elle qualifie cette étape d’« importante », Mme Mark tient à faire les choses dans l’ordre.

Elle prévoit d’abord évaluer les connaissances sur les Premiers Peuples des quelque 700 personnes qui oeuvrent au sein de l’UQAT. « Ce n’est pas tout le monde qui a été amené à travailler avec des Autochtones jusqu’à maintenant. C’est important de former le [personnel]. » Bien consciente que les besoins varieront, elle souligne avoir déjà été approchée par des collègues qui cherchaient à être accompagnés. « Il y a de l’intérêt », affirme la conseillère qui naviguera pendant quelques mois entre ses nouvelles fonctions et ses anciennes en formation continue.

Parmi ses autres priorités, celle qui est membre de la Nation Crie entend bien réserver une place de choix aux récents appels à l’action, surtout qu’elle a été aux premières loges de la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics au Québec en tant que coordonnatrice des relations avec les Autochtones dans l’élaboration de ses priorités. « Les appels à l’action, ils me tiennent à coeur », mentionnet-elle avant de préciser que les « universités ont un rôle à jouer ».

Véritables partenariats

Les principes de PCAP sont également au coeur de ce que la Première Nation crie Mikisew (MCFN) de Fort Chipewyan, en Alberta, tente de faire en établissant un plan d’affaires pour la création de l’Institut Delta, un centre de surveillance environnementale qui serait dirigé par des Autochtones et dont les activités se concentreraient sur le delta des rivières de la Paix et Athabasca, l’un des plus grands deltas intérieurs d’eau douce au monde.

Ce delta est « le coeur de notre territoire », affirme Melody Lepine, directrice des relations avec le gouvernement et l’industrie à la MCFN. Elle ajoute que ce lieu est sacré pour les membres de la Première Nation des Chipewyans d’Athabasca et les Métis de Fort Chipewyan.

« L’institut est à nous, il représente nos méthodes de recherche. Nous en faisons partie, tout comme notre culture. »

En raison de son système écologique et hydrologique unique et complexe, le delta attire de nombreux chercheurs. « Ils empruntent quelques connaissances autochtones ici et là, les appliquent à leurs travaux, puis s’en vont, explique-t-elle. Personne ne nous communique vraiment les résultats. »

L’Institut changerait la donne, car la collectivité participerait activement à tous les projets de recherche. « L’institut est à nous, il représente nos méthodes de recherche. Nous en faisons partie, tout comme notre culture. » Mme Lepine ajoute qu’un dialogue s’est ouvert avec les universités de la province.

Comme exemple de relations harmonieuses entre les collectivités et les chercheurs non autochtones, elle mentionne le projet de 2019 sur le corégone. Ce projet, dirigé par la MCFN en collaboration avec l’initiative Tracking Change (suivre le changement) de l’Université de l’Alberta, est né du questionnement de la collectivité sur la santé du corégone, ou « poisson blanc ». Tous les participants ont campé ensemble, les protocoles culturels ont été suivis et les biologistes ont communiqué leur savoir.

« Le projet nous a permis d’établir que la population de corégone est en santé, selon les connaissances autochtones et d’un point de vue biologique, explique Mme Lepine. Aujourd’hui, nous comprenons tout le processus d’analyse au laboratoire de Winnipeg : à quel moment l’échantillon de tissu est prélevé, où il est envoyé et quelles analyses sont effectuées. Nous sommes maintenant partie prenante. »

À l’Université de Guelph, un programme de baccalauréat de quatre ans en sciences de l’environnement et pratiques écologiques autochtones sera lancé à l’automne 2021. Son objectif sera d’imbriquer les pratiques autochtones et non autochtones aux sciences de l’environnement.

« Les peuples autochtones entretiennent des liens solides avec la terre et les êtres humains et non humains. La diversité des points de vue des nations autochtones sur le continent, qui n’ont pas été pris en compte jusqu’ici, enrichirait les sciences de l’environnement », affirme Jesse Popp, titulaire d’une chaire en sciences autochtones de l’environnement et professeure adjointe à l’Université de Guelph.

Selon Mme Popp, membre du Territoire non cédé de Wiikwemkoong de l’île Manitoulin, en Ontario, le regroupement des pratiques autochtones et non autochtones respecte les principes d’inclusion et de diversité, ce qui améliore la recherche dans son ensemble.

Elle applique cette démarche dans le cadre de ses laboratoires sur la faune, les sciences autochtones et l’écologie à l’Université de Guelph, où des chercheurs étudient le déclin des populations d’orignaux en Amérique du Nord. Les sciences occidentales ne trouvent pas la cause de ce déclin, mais Mme Popp a discuté avec de nombreuses nations anishinaabe afin de regrouper les systèmes de connaissances.

« Souvent, les chercheurs examinent le déclin des espèces sous l’angle des conséquences sur l’environnement et des façons de les manipuler, affirme-t-elle. Ils ne tiennent pas compte des liens avec la culture, le mode de vie et le bien-être. L’orignal est important pour l’intégrité écologique, mais aussi pour l’intégrité culturelle. »

La présence d’universitaires et de chercheurs autochtones, comme Mme Popp, Mme Tallbear et d’autres, est cruciale pour l’avenir des sciences autochtones, car les scientifiques de demain qui se voient à leur place pourront suivre plus facilement leurs traces, surtout lorsqu’ils découvriront la valeur de leurs connaissances culturelles.

« Il serait tellement bénéfique pour les étudiants autochtones de savoir que les connaissances acquises dans leurs collectivités, en matière de durabilité écologique, par exemple, seront d’une grande valeur pour les travaux de recherche sur les changements climatiques et l’environnement que nous réalisons, affirme Mme Sandy. Les étudiants doivent savoir que les connaissances qu’ils possèdent et les histoires que leur racontent leurs proches ont de la valeur et peuvent être utilisées dans le cadre de leur formation. »

Avec la collaboration de Pascale Castonguay.

Rédigé par
Kelly Boutsalis
Originaire des Six Nations de la rivière Grand, Kelly Boutsalis est journaliste et autrice. Elle vit à Toronto.
COMMENTAIRES
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  1. Mélissa Thériault / 27 April 2021 at 13:03

    Merci pour ce texte très intéressant!

    En complément d’information: le texte précise que l’Universtié de l’Alberta serait la seule Factulté d’études autochtones en Amérique du Nord, mais d’autres structures (qui ne portent pas le nom de faculté toutefois) existent: l’UQAT, par exemple, a une école d’études autochtones qui offre un formation complète, l’UQAC offre plusieurs programmes sur les cultures autochtnones (langues, notamment), tant aux personnes autochtones qu’allochtones.

    https://www.uqat.ca/etudes/etudes-autochtones/
    http://nikanite.uqac.ca/wp-content/uploads/2020/11/Programmes_PremieresNations.pdf