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À mon avis

Audace Québec: un programme qui ose

Prendre plus de risques en recherche, pour changer les choses : c’est le pari que prennent les Fonds de recherche du Québec avec leur programme de subvention.

par RÉMI QUIRION, DENISE PÉRUSSE & JEAN-PIERRE VIDAL | 26 FEV 20

La décision du gouvernement québécois, en 2011, de regrouper ses trois Fonds de recherche sous une même structure administrative dirigée par le scientifique en chef aura eu des effets multiples, sans doute insoupçonnés à l’époque. Les trois Fonds (Nature et technologies, Santé, Société et culture) se trouvaient dès lors naturellement invités à collaborer plus qu’ils ne l’avaient fait jusque là. De cette collaboration devait résulter une série d’initiatives dont la première fut la création d’une division attachée aux Défis de Société et Maillages Intersectoriels (DSMI). Directement rattachée au bureau du scientifique en chef, la DSMI a pour mission de mobiliser les collaborations, susceptibles de répondre aux défis qui confrontent aujourd’hui la planète, mais aussi, en amont, de tisser les maillages entre les disciplines et les secteurs, sur lesquels se fonde l’espoir de toute innovation vraiment disruptive, qu’elle soit théorique ou pratique, scientifique, économique ou sociale. Et ce pari a été lancé dans toutes les directions, vers tous les horizons de ce qui constitue une société.

Le programme Audace qui a remporté, dès ses débuts en 2017, un succès considérable auprès des chercheurs répond à ce grand défi que représente la collaboration intersectorielle, mais il vise aussi à promouvoir des recherches atypiques et innovantes. C’est sur la prise de risque que repose le programme Audace. Dans le dossier soumis, il fait donc la part belle au projet plutôt qu’à la méthodologie, à l’idée plus qu’aux retombées possibles. Ces divers éléments font certes encore partie des éléments évalués, mais leur importance a été relativisée, la plus grande pondération étant dévolue au projet plutôt qu’à ses moyens et ses fins.

Enfin, un processus d’évaluation en plusieurs étapes distinctes veille à garantir que le projet sort véritablement des sentiers battus : une première étape confie l’évaluation d’un dossier allégé, considéré comme une lettre d’intention, à plusieurs comités d’évaluation en fonction du nombre de projets reçus; chacun de ces comités est pluridisciplinaire et tend à couvrir les trois secteurs des Fonds : Nature et technologies, Santé, Société et culture. Puis, les dossiers qui ont franchi cette première étape sont transmis à un comité international composé d’éminents spécialistes, mais qui ont su faire preuve, au cours de leur carrière, d’un souci d’intersectorialité et d’un intérêt marqué pour d’autres recherches que celles appartenant à leur discipline. Ces experts évaluent les projets chacun de leur côté et les résultats de leur évaluation sont compilés pour donner une nouvelle sélection. Enfin, le comité international se réunit à Montréal pour faire la dernière sélection à partir d’entrevues qu’il fait passer à chacune des équipes retenues au cours de l’évaluation préliminaire individuelle et par écrit.

Sur les quelque deux cents projets soumis lors de la première édition, on retiendra :

  • La production de foie gras éthique basée sur des biomarqueurs et des considérations écologiques. Le projet vise non seulement à développer la meilleure méthode pour produire un foie gras éthique, avec un mode d’élevage sans gavage, mais aussi une façon de promouvoir une agriculture raisonnée et locale;
  • Un e-scalpel pour la détection des cellules cancéreuses. Ce scalpel électronique fournira instantanément au chirurgien les informations qui lui permettront de savoir s’il a complètement éradiqué les cellules cancéreuses, révolutionnant ainsi la gestion chirurgicale du cancer en éliminant l’incertitude de la chirurgie et en réduisant les coûts des tests de laboratoire et des opérations de suivi;
  • La production d’un médicament qui traite les infections bactériennes sans tuer les bactéries et sans causer de résistance. Cette hypothèse révolutionnaire permettrait de briser le cercle vicieux et la course poursuite entre les antibiotiques et les bactéries de plus en plus résistantes qui mutent à leur contact.
  • Le relevé des empreintes biologiques et non plus seulement digitales à des fins d’identification judiciaire. Né de la rencontre entre un biologiste, un éthicien et un philosophe, ce projet fait appel au grand potentiel du microbiome humain en médecine légale et soulève de nombreuses questions à l’interface de la microbiologie et du droit.
  • Un laboratoire sur la forêt urbaine pour la santé. Mobilisant des expertises en sciences naturelles, en sciences sociales et en santé de même que des partenaires de divers horizons, ce laboratoire étudie les caractéristiques des arbres procurant des bénéfices socio-sanitaires et environnementaux.
  • L’accompagnement interdisciplinaire de patients au cours de leur odyssée de chirurgie oncologique délabrante du visage. Mobilisant des compétences en chirurgie, en ingénierie, en sciences sociales de même qu’en arts, le projet implique des patients partenaires auxquels il propose un accompagnement technologique, psychique et social pour les aider à apprivoiser la nouvelle représentation d’eux-mêmes à laquelle ils doivent faire face à la suite d’une reconstruction faciale.

Alors que la troisième mouture du concours est présentement en cours d’évaluation, la deuxième fournée s’est démarquée par des projets alliant davantage arts et sciences ou gravitant autour des défis de développement durable, de la transformation numérique et des changements démographiques. Parmi les 15 nouveaux projets audacieux financés, citons : L’impression 3D de biomatériaux innovants comme nouvelle forme d’art écologique, une nouvelle source d’énergie renouvelable (« du soleil en bouteille »), une plateforme ludique informatique pour traiter la douleur (Play-the-Pain ou encore le recours à l’ingénierie du son et à l’art pour repenser l’espace public et citoyen.

De la pléthore de projets audacieux jusqu’ici soumis au programme Audace, retenons quelques constats : il y a là des croisements inusités et des recherches qui prennent le risque de se placer hors cadre, des recherches ancrées dans l’action ou la réponse à des problèmes, libérées des ornières disciplinaires parfois limitatives et qui manifestent un souci constant de décloisonnement méthodologique; ces projets n’hésitent pas à faire des emprunts à d’autres pratiques, dont la recherche-création, avec, dans plusieurs cas, une présence d’artistes susceptibles de faire avancer la recherche tant artistiquement que technologiquement. Il est manifeste qu’ils proposent des interactions dynamiques entre les secteurs couverts par les trois Fonds, allant même jusqu’à proposer des maillages surprenants entre les arts et les sciences, dans un processus de cocréation qui outrepasse la hiérarchisation habituelle des connaissances. Ils adoptent ainsi des approches innovantes et socialement acceptables et, ultimement, devraient ouvrir de nouveaux champs de connaissances.

Fort de son succès et fier de la reconnaissance internationale qu’il a très vite rencontrée, le programme Audace poursuit sa croissance, en quête de financement à la hauteur de son prestige et soucieux désormais de collaborations internationales en particulier avec le Luxembourg, plaque tournante aujourd’hui de la recherche européenne, la France et d’autres pays, de plus en plus nombreux à se montrer intéressés.

Rémi Quirion est scientifique en chef du Québec pour le  Fonds de recherche du Québec. Denise Pérusse est directrice, Défis de société et maillages intersectoriels pour le Fonds de recherche du Québec. Jean-Pierre Vidal est conseiller stratégique pour le Fonds de recherche du Québec.

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