Le Canada, « cancre » de l’accès libre
Le consensus de la circulation gratuite de la littérature scientifique peine à s’imposer. Explications.
Quand Kathleen Couillard, journaliste scientifique et détectrice de rumeurs pour l’Agence Science-Presse, tombe sur un article savant derrière un mur payant, elle sait déjà ce qui l’attend. Soit elle renonce. Soit elle écrit à un professeur d’université pour lui demander de le télécharger à sa place. Pourtant, dans bien des cas, ces recherches ont été financées par des fonds publics. Payées par les contribuables. Mais inaccessibles pour eux.
Cette situation, banale pour les journalistes, les organismes communautaires et les chercheuses et chercheurs hors université demeure toutefois paradoxale: le Canada (à l’instar d’autres pays dans le monde) investit des milliards dans la recherche, mais laisse une grande partie de ses résultats enfermés derrière des barrières tarifaires.
Depuis 2016, Ottawa a pourtant versé près de 16 milliards de dollars aux Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC), au Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie (CRSNG) et au Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH). Ce budget couvre notamment les frais de publications (article processing charges, APC) imposés aux autrices et auteurs par certaines maisons d’édition. En contrepartie, les articles subventionnés doivent, dans un délai d’un an après leur parution, circuler en accès libre. En théorie, ces organismes exigent que les articles issus de travaux subventionnés soient rendus accessibles gratuitement dans l’année suivant leur publication. En pratique, on ne sait tout simplement pas le vérifier.
Une politique en rodage
Par ailleurs, aucune sanction réelle n’est prévue pour les contrevenants. À contrario, rapporte Vincent Larivière, professeur titulaire à l’École de bibliothéconomie et des sciences de l’information de l’Université de Montréal (UdeM) et titulaire de la Chaire UNESCO sur la science ouverte, les bailleurs de fonds étasuniens, comme le National Institute of Health, talonnent activement les chercheuses et chercheurs sous peine de couper les vivres aux délinquants. Ce « bâton » fait en sorte que le pays est devenu un chef de file en matière de littérature savante en accès libre, dit-il.
Pour éviter ce problème, une politique de publication gratuite immédiate serait l’idéal, reconnaît Valérie Levert-Gagnon, porte-parole du CRSNG. Une « méthodologie plus robuste et efficace » devrait d’ailleurs voir le jour en 2026, dit-elle.
Rien ne garantit toutefois que ce virage portera ses fruits, prévient M. Larivière, qui juge que les fonds investis jusqu’ici ont été insuffisants. Pour preuve, depuis 2018, le Canada se retrouve relégué à la position de « cancre » en ce qui a trait à l’accès ouvert, dit-il, malgré une production savante de 3,6 % qui place le pays au 9e rang des contributeurs mondiaux. Pire encore, le dernier budget fédéral prévoit une réduction annuelle de 2 % en recherche (IRSC, CRSNG et CRSH) jusqu’en 2030.
Les laissés-pour-compte
« Les trois quarts » de la littérature savante dont a besoin Mme Couillard sont en accès ouvert, sinon elle sollicite son rédacteur en chef, Pascal Lapointe, dont la charge de cours lui ouvre les portes de la bibliothèque de l’UdeM.
Expérience semblable pour Alexis Marcoux Rouleau qui, pendant ses études universitaires en criminologie, a été stagiaire dans des organismes gouvernementaux et communautaires et qui servait aussi de point d’accès auxarticles verrouillés « soumis à un rigoureux processus d’évaluation par les pairs » téléchargés sans frais grâce au portail universitaire.
Pour M. Larivière, la mainmise du gouvernement sur les canaux de distribution savants est une solution à considérer. Ce modèle fait ses preuves en sciences sociales et humaines avec Érudit, une plateforme de diffusion bilingue dont 99 % des 300 revues savantes sous son égide sont disponibles gratuitement. Toutefois, la restructuration opérationnelle des organismes de recherche en ce sens, admet l’expert en bibliothéconomie, exigerait des investissements majeurs et un changement de cap politique clair. En contrepartie, ce remaniement pourrait alléger le fardeau des 88 universités, bibliothèques et centres de recherche qui ont déboursé 157 millions de dollars en 2025 pour acquérir un catalogue d’articles savants pourtant issus, en grande partie, de fonds publics.
Des journaux savants et lucratifs
Mais au cœur du problème se trouve surtout l’offensive commerciale des grandes maisons d’édition. Les plus puissantes forment un oligopole, qui inclut Wiley, Elsevier et Springer Nature.
Ces groupes, multinationales cotées en bourse, se sont « réapproprié l’idéologie populaire de l’accès ouvert […] pour contrôler la littérature savante », explique M. Larivière. Ils ont convaincu le corpus scientifique qu’il faut payer pour publier en accès libre.
Donc, pour rayonner dans une revue prestigieuse, la chercheuse ou le chercheur doit payer des frais de publication qui peuvent dépasser les 10 000 dollars américains. Sinon, le fardeau tarifaire est transféré au lecteur sous forme de mur payant. Dans les deux cas, l’éditeur est gagnant.
« Le pire ennemi, c’est la communauté scientifique elle-même », tranche M. Larivière.
Sur les campus, persiste l’idée selon laquelle publier un article dans une revue savante à fort facteur d’impact est synonyme de prestige. C’est vrai, « paraître dans la revue Nature change votre carrière » et ouvre les vannes des bourses et d’autres distinctions. Cette mentalité « conservatrice » résiste et entrave la mise en place de l’accès gratuit, qui est pourtant la méthode optimale pour diffuser ses recherches et les voir être citées par des pairs. « Vous voulez rester invisible ? Publiez derrière un mur payant ! », insiste l’expert.
Science, ouvre-toi !
Le politologue à l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques, Maxim Fortin, se bute régulièrement à des articles tarifés. C’est particulièrement frustrant, dit-il, quand ils renferment des données récentes, fiables et pertinentes en lien avec des analyses de l’actualité chaude.
« La commercialisation [de la science] est non seulement un frein à mon travail, et à notre travail, mais elle est aussi une menace pour la libre circulation de l’information », déplore-t-il.
« Les scientifiques publient encore beaucoup dans des revues commerciales en pensant que les plus prestigieuses sont les plus lues, mais on ne le sait pas ! », observe Vincent Larivière. À l’inverse, le modèle de distribution centralisée d’Érudit permet un contrôle public des données d’usage et montre un effet plus clair : « pour la première année de diffusion d’un article, le fait d’être librement accessible multiplie par 3,2 le nombre de consultations. »
En outre, la logique de marchandisation de la littérature scientifique, ou le réflexe désuet du pay or perish relègue au second plan l’auto-archivage institutionnel et les revues savantes sans frais de publication, pourtant essentielles à un véritable écosystème de science ouverte.
Postes vedettes
- Chaire de recherche Impact+ Canada en physique - Professeure titulaire ou professeur titulaire (physique de la matière condensée)Fondation canadienne pour l'innovation
- Criminologie - Professeure ou professeur (intervention auprès des familles et des proches de personnes criminalisées)Université Laval
- Génie - Professeure ou professeur (écoconception de systèmes mécaniques)École de technologie supérieure
- Science infirmière - Chargée ou chargé d'enseignement (durée de 3 ans)Université de Moncton
- Anthropologie des infrastructures - Professeure ou professeurUniversité Laval
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