Santé mentale : quand l’exil universitaire mène au désespoir 

Le suicide d’un étudiant burundais à l’UQAC met en lumière le poids de l’isolement, des échecs scolaires et des barrières culturelles vécus par nombre d’étudiantes et étudiants internationaux.

19 août 2025
Photo de Alex McCarthy sur Unsplash

Il faut demander de l’aide plutôt que de subir seul « une souffrance silencieuse », a lancé Sadou Diallo, président du Mouvement des associations générales étudiantes de l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC). 

Ses mots résonnent avec une gravité particulière : cet été, un étudiant burundais de l’UQAC a mis fin à sa détresse en se suicidant. La communauté universitaire a été bouleversée par ce drame, qui soulève de vives interrogations sur l’accueil, l’intégration et le bien-être des étudiants internationaux. 

« J’étais sous le choc [quand je l’ai appris], j’ai pleuré sans même connaitre la personne », confie Laurent Francis Ngoumou, un doctorant en travail social à l’Université Laval originaire du Cameroun. Ce deuil impromptu l’a contraint à mettre en pause la rédaction de sa thèse. Il a pris du temps pour lui auprès de ses proches, car lui aussi a vécu son lot de découragements et des mois de persévérance à son arrivée au Québec, après l’obtention d’une maitrise en Allemagne. 

« Nos compétences ne sont pas valorisées […] les méthodologies sont occidentalocentrées » et certains professeurs vont jusqu’à pénaliser l’emploi de formulations françaises moins connues au Canada.

Soucieux de l’avenir des personnes venues d’Afrique, et désireux d’alerter le personnel universitaire, il a exprimé son chagrin sur Linkedin. « Derrière cette tragédie, a-t-il écrit, une réalité trop souvent ignorée : pour beaucoup d’étudiants internationaux, l’échec n’est pas une simple étape dans leur parcours, mais une condamnation. » 

«Nos compétences ne sont pas valorisées» 

Ces universitaires quittent la familiarité de leur culture, fiers de récolter le fruit de leur rigueur. Ils arrivent ici motivés, inspirés, des étoiles plein les yeux et leurs biens précieux, peu adaptés aux climats, tassés dans leurs valises. 

Seulement, les mentalités sont différentes. « Ici, on ne se dit pas bonjour et ça, c’est très gênant pour un Africain », relate Idrissa Beogo, professeur agrégé à l’École des sciences infirmières de l’Université d’Ottawa et membre du Centre interdisciplinaire pour la santé des Noir.e.s. D’ailleurs, tout comme l’Afrique, le Canada n’a pas une culture monolithique et tout le monde ne parle pas le français, souligne-t-il. 

« On parle de l’hiver, c’est vrai. Mais on oublie la santé mentale, et le temps d’adaptation au pays d’accueil », regrette M. Ngoumou. 

L’isolation s’immisce progressivement, notamment, lors des travaux de groupe, pourtant vecteurs de socialisation entre élèves. Les étudiantes et étudiants internationaux et racisés finissent par se retrouver entre eux, avec un sentiment de rejet qui dessert leur intégration socioculturelle, observent M. Beogo et M. Ngoumou. « En Afrique, il y a une joie de vivre, c’est toujours la gaieté. Ici, tu arrives, tu pars à l’université, tu n’as pas d’amis », poursuit le doctorant. Heureusement, note le professeur, leurs aînés déjà installés sont là pour servir de « courroie de transmission » aux nouveaux venus. 

En classe, déplore M. Ngoumou, « nos compétences ne sont pas valorisées […] les méthodologies sont occidentalocentrées » et certains professeurs vont jusqu’à pénaliser l’emploi de formulations françaises moins connues au Canada. 

La littéracie numérique n’est pas universelle. Certains doctorants internationaux doivent apprendre sur le tard à utiliser les plateformes pédagogiques, dont les outils de visioconférence affirme M. Beogo.  

L’effet boule de neige 

La répétition des critiques et des mauvais résultats devient un irritant qui fragilise le moral des personnes étudiantes déjà livrées à elles-mêmes. « Ce sont des personnes brillantes qui ont eu toute leur vie de bonnes notes. À un moment donné, les problèmes multiculturels et d’isolation se révèlent », déplore M. Ngoumou. 

Sans oublier les discours médiatisés qui blâment « les étrangers » pour l’inflation du coût de la vie et la pénurie de logements abordables, qui ne les épargne pourtant pas. Eux aussi fréquentent les banques alimentaires. Et, sans préavis ni considérations, les lois d’immigration chamboulent leur avenir souligne-t-il. 

Ce que l’on sait peu, c’est qu’avant de s’installer ici, bon nombre d’écoliers ont vu défiler les campagnes de publicité commanditées par des délégations d’universités québécoises venues les charmer dans de grands hôtels de métropoles africaines. Ces représentants, armés d’arguments séduisants,vantent l’opportunité de poursuivre un cursus dans « les 18 universités francophones d’Amérique du Nord […], des établissements sérieux et prestigieux », se souvient M. Ngoumou. Ce mythe, qui les a motivés à performer à l’école, est véhiculé très tôt dans leur cheminement, et s’accentue vers la fin du secondaire, dit-il. 

Les familles aux revenus modestes misent sur un de leurs enfants au parcours scolaire exemplaire pour l’envoyer étudier au Québec. Voyant l’éducation comme un investissement, elles peuvent sacrifier un héritage, s’endetter ou cotiser collectivement pour payer les frais d’inscriptions québécois de 7 à 10 fois plus élevés que ce que paient les Canadiennes et Canadiens, sans bénéficier de leur couverture sociale. 

Quand ça ne va pas, ils disposent de peu de ressources abordables. Prendre un congé maladie ou sauter un trimestre est impossible, au risque d’être exclu de la faculté, ce qui aggrave la situation. 

« Beaucoup d’étudiants de la Côte d’Ivoire sont retournés dans leur pays, parce que ça ne fonctionnait pas [au Canada] », regrette M. Beogo. 

Le mal de vivre et de dire 

En Afrique, parler de santé psychologique est très tabou. « C’est tellement stigmatisé qu’on ne veut pas aller chercher une ressource d’aide. Parce qu’on vous assimile à quelqu’un de très faible, de pas résilient dans les normes traditionnelles de masculinité. Les hommes, surtout, cachent leur vie privée », poursuit M. Beogo. 

Ici, on manque de données élaborées sur le suicide. Pourtant, chaque jour, 12 personnes mettent fin à leur vie, rapporte Statistiques Canada, et le taux de suicide est 3 fois plus élevé chez les hommes de 20 à 34 ans que chez les femmes du même âge. 

Une enquête de CBC News révélait en 2024 que près de 70 % des universités ne tiennent pas compte du taux de suicide ni de tentative de suicide malgré une prévalence des motifs de décès chez les étudiantes et étudiants. 

Entre 2001 et 2014, 38,3 % des Canadiennes et Canadiens noirs ayant une santé mentale passable ou mauvaise ont utilisé les services de santé mentale, comparativement à 50,8 % des Canadiennes et Canadiens blancs, d’après la Commission de la santé mentale du Canada. 

Ces données, bien qu’alarmantes, ne donnent pas une vue d’ensemble par provinces du bien-être des étudiants allochtones, autochtones, provenant de l’étranger et racisés. 

Pour éviter d’autres drames, M. Ngoumou presse chaque institution à intégrer sans tarder du personnel de soutien psychologique et psychosocial racisé, spécialisé en immigration et en diversité sexuelle. Il parle d’expérience. Pendant la pandémie, il a été le premier président noir, dit-il fièrement, de l’Association pour la diversité sexuelle et de genre de l’Université Laval. Durant ce mandat, il a dû intervenir plusieurs fois pour aider ses camarades africains qui étaient incompris par le personnel psychosocial de l’université. 

En 2024, le pays comptait 997 820 étudiantes et étudiants internationaux, tous niveaux d’études confondus, dont la contribution à l’économie canadienne dépasse les 30 milliards $ par an, et génère 240 000 emplois, selon le Bureau canadien de l’éducation internationale (BCEI). D’après la même source, 70 % d’entre eux prévoient réclamer un permis de travail postdiplôme. 

Leur apport à la vitalité économique du pays mérite qu’on se soucie de leur bien-être, croit M. Beogo. « Nous avons besoin d’eux. Notre système doit faire en sorte de nous adapter à eux, et on peut le faire. » Le partage de liens ou de dépliants est, pour lui, une sensibilisation passive et impersonnelle. Et il faudrait bien les instruire, bien avant le début du trimestre de cours. 

Après tout, ils financent amplement les recettes des institutions postsecondaires rappelle M. Ngoumou. 

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