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À mon avis

Les conséquences du curriculum caché sur les corps étudiant et enseignant

Il faut revoir nos pratiques d’enseignement.

par NICOLE CAMPBELL & ASIL EL GALAD | 01 AOÛT 23

« Étant de nature anxieuse, j’ai passé tout l’été 2019 à tenter de découvrir comment survivre à ma première année d’université. Je croyais être prête. Mais quand une collègue m’a informé qu’elle allait voir un professeur durant ses heures de bureau, je lui ai demandé si elle avait des ennuis. Elle s’est esclaffée et m’a expliqué ce qu’il en retournait. J’étais abasourdie. Pourquoi est-ce que j’ignorais l’existence même de ce concept?

 

Tout au long de mon baccalauréat, j’ai été confrontée à divers éléments du curriculum caché, un phénomène dont je n’ai entendu parler que tout récemment. En tant que Canadienne de première génération, je n’ai jamais remis en question l’idée que les étudiant.e.s devaient travailler d’arrache-pied et acquérir des compétences scolaires implicites. Motivée par les sacrifices de mes parents, je voulais réussir coûte que coûte, même au détriment de mon bien-être. Avec le recul, j’aurais aimé réaliser que mes difficultés et ma réussite scolaire tenaient à un bon nombre de facteurs qui n’étaient pas tous de mon ressort. »

 

Asil El Galad, bachelière en sciences médicales, Université Western

La définition du curriculum caché varie selon le contexte, mais le concept de base demeure le même : il s’agit des leçons, messages, normes, valeurs et perspectives tacites qu’apprennent les étudiant.e.s tout au long de leur parcours scolaire. Il est omniprésent dans l’enseignement supérieur, mais rarement explicitement enseigné. Beaucoup d’étudiant.e.s ignorent son existence et son influence sur leurs expériences et leurs résultats.

En outre, il varie selon l’établissement, voire le programme, ce qui complexifie sa compréhension. Le curriculum caché est intimement lié au curriculum formel; c’est pourquoi nous soutenons qu’il ne doit pas être considéré comme un concept distinct. En tant qu’enseignant.e.s, nous devrons faire preuve de créativité et revoir nos pratiques si nous voulons nous attaquer efficacement à la question.

Bien que ce curriculum soit « caché », ses répercussions sont évidentes et problématiques non seulement pour les étudiant.e.s, mais aussi pour l’ensemble de l’écosystème postsecondaire. Les étudiant.e.s ne disposent pas des mêmes connaissances et compétences à leur arrivée à l’université. Plusieurs facteurs entrent en jeu, notamment la culture, les valeurs, les croyances et le profil socioéconomique. Ainsi, les étudiant.e.s ne commencent pas tous et toutes sur la même ligne de départ. Par exemple, l’utilisation d’un appui textuel pendant un exposé oral est monnaie courante. Or, des éléments comme le contact visuel, le rythme, l’inflexion de la voix et l’interaction avec l’auditoire ont leur importance dans la grille d’évaluation de ces présentations. Par conséquent, les étudiant.e.s qui se fient trop à leur texte sont pénalisé.e.s pour avoir involontairement omis de respecter ces critères. Les enseignant.e.s doivent émettre des lignes directrices claires sur l’utilisation d’appuis textuels lors d’un exposé et expliquent comment ils peuvent nuire à la présentation.

Le curriculum caché peut également encourager le perfectionnisme et la compétition en exerçant une pression sur les étudiants pour qu’ils réussissent à la fois sur le plan scolaire et social, ce qui peut nuire à leur santé mentale et à leur bien-être. Pour les aider de manière proactive, il est essentiel de révéler le curriculum caché

Du côté des enseignant.e.s, toutes ces attentes implicites influencent leur façon d’enseigner et leurs interactions avec leurs étudiant.e.s, entraînant des répercussions sur toute la culture universitaire. J’ai personnellement constaté une divergence quant aux attentes, menant à une méfiance grandissante entre les deux camps. Ce n’est bon pour personne. Nous en avons eu récemment l’exemple avec le retour des cours en personne après la pandémie de COVID-19., qui a engendré un bouleversement inévitable dans le milieu de l’éducation et chamboulé les attentes. Bon nombre d’étudiant.e.s n’avaient connu qu’un enseignement universitaire souple, avec notamment des cours en ligne et des examens à livre ouvert. Ces personnes ne s’imaginaient peut-être pas que l’apprentissage en présentiel serait si différent.

Toutefois, pour beaucoup d’enseignant.e.s, les mesures flexibles adoptées pendant la pandémie n’étaient que temporaires. Nous devrons donc modifier progressivement notre approche de l’enseignement et de l’apprentissage. Le maintien d’une certaine souplesse après la pandémie nous rappelle que les expériences vécues par les étudiant.e.s façonnent leurs attentes. Bien que les divergences à ce sujet ne datent pas d’hier, elles ont été amplifiées par la pandémie. Des solutions créatives demeurent nécessaires pour relever ce défi complexe. Nous croyons qu’en levant le voile du curriculum caché et en prenant conscience des messages qui sont véhiculés, les établissements universitaires peuvent contribuer activement à la création d’un environnement inclusif, coopératif et propice à l’épanouissement des corps étudiant et enseignant.

Les enseignant.e.s jouissent d’une position unique en tant que figure familière tout au long du trimestre et peuvent exercer une influence positive sur les résultats scolaires et la santé mentale de leurs étudiant.e.s. En outre, ils et elles connaissent les besoins de leurs étudiant.e.s pour réussir le cours et peuvent les aider à adapter leur formation pour atteindre leurs objectifs actuels et futurs. C’est là que « Découvrir le programme caché » entre en jeu. En 2021, des enseignant.e.s de divers domaines et établissements – dont je fais partie – ont uni leurs forces pour offrir à leurs collègues un ensemble de ressources à intégrer directement dans leur curriculum. Nous croyons que nous pouvons et devons utiliser notre tribune pour intégrer de manière stratégique l’enseignement de compétences qui favoriseront le parcours universitaire des étudiant.e.s. .

Depuis le lancement du site, bon nombre de nos collègues nous ont indiqué vouloir intégrer ces compétences, mais ne savent pas par où commencer. Nous avons donc conçu le cadre ci-dessous, structuré selon le temps qu’il faut consacrer à chaque étape. On peut l’appliquer entièrement ou en partie.

1. Modéliser la compétence

  • Tenez avec les étudiant.e.s des discussions transparentes sur la compétence et son lien avec les études.
  • Racontez comment vous appliquez la compétence ou les difficultés que vous avez eues avec celle-ci.

2. Enseigner la compétence

  • Créez une leçon qui apprend aux étudiant.e.s comment développer la compétence.
  • Présentez des ressources factuelles venant appuyer le bien-fondé de la compétence.

3. Appliquer la compétence

  • Créez des occasions pour les étudiant.e.s de développer la compétence.
  • Attribuez des tâches qui permettent d’évaluer le développement de la compétence.

La gestion du temps est un bon exemple de compétence faisant partie du curriculum caché que beaucoup d’étudiant.e.s gagneraient à apprendre. En utilisant le cadre ci-dessus, les enseignant.e.s pourraient révéler l’approche qu’elles ou ils préconisent pour gérer leur temps (modéliser la compétence), présenter des méthodes comme la technique Pomodoro (enseigner la compétence), et demander aux étudiant.e.s de remettre, avec un travail, leur plan de gestion du temps (appliquer la compétence).

Nous savons que la mise au jour du curriculum caché est une tâche ardue. Avant toute chose, il faut réfléchir à nos pratiques et faire preuve d’empathie. Pour réellement aider les étudiant.e.s, il faut ouvrir le dialogue, puis être à l’écoute. Enfin, sachez que vous n’êtes pas seul.e.s : demandez l’aide de vos collègues et allez-y progressivement. Chaque petite action fera boule de neige et conduira au vrai changement.

Nous devons absolument fournir aux étudiant.e.s les outils pour reconnaître le curriculum caché et comprendre ses conséquences, afin qu’ils et elles évitent de les subir.

Nicole Campbell est professeure agrégée à l’École de médecine et de dentisterie Schulich de l’Université Western. Asil El Galad est bachelière en sciences médicales de l’Université Western.

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