Jackie Dawson, visage humain de la recherche arctique

Jackie Dawson est une géographe et experte canadienne en changements climatiques, reconnue pour ses travaux sur l’Arctique et le passage du Nord-Ouest. Elle est titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les dimensions humaines et politiques des changements environnementaux et professeure à l’Université d’Ottawa.

09 avril 2026
Photo : Les corridors arctiques et les voix du Nord

Dans un contexte de bouleversements rapides dans le Nord, la recherche doit plus que jamais se penser au croisement des savoirs, des territoires et des réalités humaines. Rencontre avec une chercheuse qui place la collaboration et les répercussions concrètes au cœur de son travail. 

Affaires Universitaires : Pourriez-vous nous résumer l’essence de votre rôle et la nature de vos recherches actuelles ? 

Jackie Dawson : Mon travail se situe à l’intersection de la géographie, des politiques publiques et de la préservation de l’Arctique. Je me définis comme une scientifique appliquée axée sur les solutions. Aujourd’hui, nous ne nous contentons plus d’étudier le changement climatique de manière isolée, nous analysons ses effets en cascade. Par exemple, la fonte des glaces ouvre le passage du Nord-Ouest, ce qui influence la géopolitique, le développement économique et le transport maritime. Mon rôle est de comprendre comment ces changements impactent l’environnement et les populations locales. 

« Je me définis comme une scientifique appliquée axée sur les solutions » 

AU : Vous parlez de « science basée sur les solutions ». Comment cela se traduit-il concrètement dans votre méthode de travail ? 

JD : Cela signifie que nous partons d’un défi réel identifié par les acteurs du milieu pour ensuite bâtir l’équipe scientifique nécessaire pour y répondre. Si le problème touche à la fois le climat et la faune marine, j’ai besoin d’un biologiste marin à mes côtés. Nous travaillons en étroite collaboration avec les communautés de l’Arctique, notamment à Pond Inlet. Chaque année, en février, nous nous y rendons pour partager nos résultats, discuter des priorités et planifier ensemble l’année de recherche à venir. C’est une véritable co-création de solutions. 

AU : Quelle réalisation vous rend la plus fière dans votre parcours ? 

JD : Sans aucun doute le projet Arctic Corridors Northern Voices. Nous avons travaillé avec une vingtaine de communautés inuites pour cartographier les zones marines d’importance culturelle. Ces données ont été transmises au Service hydrographique du Canada et intégrées aux corridors de navigation officiels. Aujourd’hui, des navires et des compagnies minières utilisent ces cartes pour modifier leurs routes et éviter de perturber les zones de chasse traditionnelles, comme celles du morse ou du narval. C’est la preuve que la recherche peut offrir des solutions immédiates et respectueuses. 

AU : Est-ce que le Grand Nord est une passion de longue date ? 

JD : Tout à fait. Enfant, je lisais déjà les récits des explorateurs comme Shackleton et Amundsen. J’ai grandi en faisant du canoë, de l’escalade et du kayak. J’ai toujours aimé la nature sauvage. Quand j’ai eu la chance d’y aller pour un projet de recherche, je suis tombée amoureuse des paysages, mais surtout des gens. Les valeurs de communauté, de partage et de prise de décision collective des Inuits résonnent profondément avec mes propres valeurs fondamentales. 

« Quand un touriste descend du bateau, c’est comme s’il entrait dans notre salon » 

AU : Le tourisme dans l’Arctique est en forte croissance. Comment les communautés perçoivent-elles cette ouverture ? 

JD : C’est un mélange d’opportunités et d’inquiétudes. Le Nunavut a besoin de débouchés économiques, mais l’arrivée de touristes est délicate. Comme me l’a dit un ami : « Quand un touriste descend du bateau, c’est comme s’il entrait dans notre salon ». Il y a aussi des risques concrets : le manque d’infrastructures hospitalières en cas d’urgence ou de maladies infectieuses, et le fait que la navigation est paradoxalement plus dangereuse qu’avant à cause des blocs de glace qui flottent librement après la fonte de la banquise. 

AU : Comment intégrez-vous le savoir traditionnel à la science universitaire ? 

JD : Le défi est de briser les bulles où chacun se pense l’unique expert. Pour moi, le savoir scientifique universitaire est une composante, mais le savoir des aînés Inuits, celui des jeunes et même l’expérience des opérateurs de navires en sont d’autres. Nous essayons d’agir comme des « courtiers de connaissances » (knowledge brokers). La culture inuite valorise naturellement cette mise en commun pour trouver des issues collectives, alors que le monde académique ou celui des affaires doit encore apprendre à sortir de ses silos. 

«  La priorité absolue est la collaboration. L’Arctique n’est plus notre « arrière-cour », c’est notre « cour avant ». 

AU : Enfin, quel message aimeriez-vous transmettre au gouvernement canadien concernant les priorités dans le Nord ? 

JD : La priorité absolue est la collaboration. L’Arctique n’est plus notre « arrière-cour », c’est notre « cour avant ». Pourtant, le Canada est l’une des seules nations arctiques à ne pas avoir de stratégie nationale de recherche pour cette région. Nous avons besoin d’une feuille de route pour mobiliser les forces de nos universités. Par exemple, l’Université Laval est une puissance en océanographie, tandis qu’à l’Université d’Ottawa, nous nous concentrons sur les politiques publiques, la santé et la sécurité. En travaillant ensemble, nous bâtissons un socle scientifique bien plus solide pour répondre aux défis de notre époque. 

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