Passer au contenu principal

La nouvelle normalité sur le campus

Le passage à la prestation de services et de programmes en ligne a poussé les universités à innover. Voici quelques-uns des changements qu’elles conserveront pour le retour sur le campus à l’automne.

par MOIRA MACDONALD | 09 JUIN 21

Si la nécessité est mère de l’invention, on peut dire que les universités canadiennes, confrontées à de multiples aléas durant la pandémie, ont été au zénith de la créativité en 2020. Ce qui aurait pu n’être qu’une série de changements éphémères adoptés en temps de crise est en passe de laisser une empreinte indélébile dans le fonctionnement des établissements. Alors que certaines idées étaient dans les cartons des universités depuis un moment déjà, d’autres concepts n’avaient que vaguement, voire pas du tout, été évoqués. Le magazine Affaires universitaires s’est entretenu avec des personnes occupant différents postes dans plusieurs universités du pays pour savoir quels changements apportés depuis 2020 allaient s’ancrer durablement dans leurs pratiques.

Alyson Byrne, professeure adjointe à la Faculté d’administration des affaires, Université Memorial

Lorsque la pandémie de COVID-19 a frappé, j’allais me recentrer sur mes travaux de recherche, plus particulièrement sur la problématique des femmes occupant un poste de haut niveau. Mais entre les cours à distance, l’appui offert à mes étudiants aux cycles supérieurs, et le partage avec mon partenaire de la responsabilité d’élever deux enfants de deux et quatre ans, j’ai dû mettre mon projet en veilleuse.

Quelques semaines après le début de la pandémie, un journaliste a demandé à me parler des couples qui travaillent ensemble à domicile. Je me suis alors rendu compte qu’il n’y avait presque pas de données sur le sujet, et qu’il serait intéressant de l’étudier. J’ai donc mis mes idées de recherche de côté pour monter un nouveau projet avec Julian Barling de l’Université Queen’s et Anika Cloutier de l’Université Dalhousie. Nous avons donc recueilli des données auprès de plusieurs couples au Canada au cours des premiers stades de la pandémie, en février et en juin 2021. Après un an, nous sommes maintenant impatients de voir les effets sur les couples dont au moins un des partenaires a dû travailler à domicile, afin de comprendre si cette expérience a eu une incidence positive ou négative sur leur travail et leur relation. Beaucoup estiment que le travail à domicile perdurera après la pandémie, et j’espère que notre étude aidera les entreprises et les couples – le mien aussi par la même occasion! – confrontés à ces bouleversements.

Côté supervision, j’ai instauré un atelier de travail collectif pour mes étudiants aux cycles supérieurs, le mardi après-midi sur Zoom : pendant deux heures, nous coupons le son afin de nous concentrer sur nos tâches, avant de discuter de tout et de rien pendant l’heure suivante. La pandémie a toutefois considérablement freiné l’avancement de mes travaux de recherche : les multiples périodes de confinement, avec deux enfants, et l’impossibilité de rencontrer mes coauteurs en personne ont pesé lourd dans la balance. Mais les mardis après-midi ont été une véritable bouffée d’air frais et m’ont même permis de mieux connaître mes étudiants que lorsqu’on était sur le campus.

Benoit-Antoine Bacon, recteur et vice-chancelier, Université Carleton

La pandémie et le passage en ligne nous ont fait réfléchir sur les moyens de pérenniser nos valeurs et de créer des milieux d’apprentissage axés sur l’étudiant dans l’espace numérique. La réussite et l’expérience de nos étudiants ont certes été la pierre angulaire de notre démarche, mais des valeurs, comme la vérité et la réconciliation, l’équité, la diversité et l’inclusion, la bienveillance et la compassion ainsi que l’innovation et l’ingéniosité ont également guidé notre travail. Notre programme novateur d’étudiants partenaires SaPP (Students as Partners Program) avait été lancé en janvier 2020 sous la houlette de David Hornsby, vice-recteur adjoint à l’enseignement et à l’apprentissage, mais la pandémie en a été le véritable catalyseur.

Dans le cadre de cette initiative, les étudiants sont jumelés avec des chargés de cours afin de travailler à la conception de contenus d’enseignement. Au départ, 20 cours étaient concernés. D’un côté, le programme permet aux chargés de cours de glaner de nouvelles idées, de stimuler leur créativité et de s’adapter rapidement au passage en ligne. De l’autre, il donne aux étudiants une formidable occasion d’apprendre par l’expérience. Le succès a été tel que, à l’été, plus de 100 cours faisaient l’objet d’un remodelage. À l’École de politique et d’administration publiques, Lisa Mills a par exemple travaillé avec une étudiante de troisième année, Dilki Jagoda, à la préparation d’un cours de première année visant à aider les futurs décideurs à mettre en corrélation le cycle de formulation des politiques avec les objectifs en matière de décolonisation et de lutte contre le racisme.

Le programme SaPP encourage l’innovation dans l’enseignement et facilite l’intégration des étudiants au milieu du travail. Il permet de reconnaître et d’inclure les connaissances acquises en dehors du milieu scolaire – par exemple, les systèmes de connaissances autochtones –, tout en donnant l’occasion à nos étudiants de partager leurs compétences, leur savoir et leur démarche en milieu universitaire. À ce jour, près de 300 cours ont été remaniés selon ce modèle dans nos cinq facultés, et nous étendrons encore le programme cet automne en multipliant les possibilités de partenariat dans tous les secteurs, de la salle de classe au laboratoire de recherche, et en renforçant aussi les partenariats communautaires et l’engagement civique. Amener les étudiants et les professeurs à unir leurs efforts pour concevoir et créer des cours énonce avec puissance nos valeurs et renforce l’idée que c’est ensemble que nous nous en sortirons.

Paul Chesser, vice-recteur à l’avancement, Université Concordia

La pandémie a mis à mal comme jamais nos activités de collecte de fonds, mais aussi notre capacité à nous déplacer et à organiser des activités en personne. Néanmoins, la Campagne pour Concordia : Place à la nouvelle génération, est un véritable succès, et nous espérons dépasser notre objectif d’ici le 50e anniversaire, en 2024-2025. Nos partenaires ont accepté que nous soulignions leur contribution de façon virtuelle, l’annonce récente du don de 2,5 millions de dollars de la part de BMO Groupe financier en est un bon exemple. Parallèlement, la crise a révélé des besoins urgents et recentré notre action sur l’amélioration de la vie des étudiants et certains domaines de recherche essentiels. Au cours de la première vague de la pandémie, nous avons par exemple amassé plus d’un million de dollars dans le cadre du Fonds de secours pour la COVID-19 à l’intention des étudiants et du Fonds de secours alimentaire aux étudiants.

En raison des restrictions de déplacement, nous avons en outre lancé une série de tables rondes virtuelles pour faire régulièrement le point sur la situation, discuter de nos priorités stratégiques, et présenter notre nouveau recteur, Graham Carr, à des amis et à d’anciens étudiants influents. L’opération a été extrêmement fructueuse et nous a ouvert de nouvelles portes auxquelles je doute que nous aurions eu accès en personne.

Je crois que les technologies contribueront encore après la pandémie à étendre notre rayonnement. Nous avons déjà lancé CU at Home (Concordia à domicile), un programme virtuel qui nous permet de mettre de l’avant les anciens étudiants qui ne seraient peut-être pas retournés sur le campus. La plupart de nos conférences rassemblent plus d’une centaine de personnes, et nous allons diffuser chaque nouvelle séance en simultané pour nos anciens étudiants du monde entier. Nous aurions dû lancer cette initiative il y a bien des années. De plus, alors que les rencontres individuelles avec les donateurs devaient souvent s’organiser en fonction d’autres déplacements, l’efficacité des réunions vidéo nous permet aujourd’hui d’élargir le champ des possibles. Il ne s’agit pas de renoncer à voyager, mais de limiter les déplacements, tout en améliorant la communication avec nos principaux partenaires. Après la pandémie, nous ferons sans doute meilleur usage de notre ressource la plus limitée, le temps, et conserverons ces nouvelles pratiques exemplaires.

Jocelyn Beaucher, directeur de la division Santé et sécurité en milieu de travail et d’études, Université de Sherbrooke

Les résidences ont fait l’objet d’une attention très particulière. Dès mars 2020, on a vu qu’on ne pourrait pas vider nos résidences. On a gardé pas loin de 100 personnes de l’international et en septembre, on en a plus de 500 qui sont revenues. [L’Université de Sherbrooke s’est distinguée des autres établissements universitaires québécois en proposant un maximum d’activités pédagogiques en présence sur ces campus. Environ 60 pour cent des cours pendant le trimestre automnal ont pu avoir lieu en personne.] Il fallait absolument protéger ces personnes et leur permettre de garder un semblant de vie le plus normal possible.

Pour la rentrée de l’automne dernier, et on prévoit que ce sera la même chose pour l’automne prochain, un concept de bulles familiales a été mis de l’avant. Dans un secteur géographique donné, une dizaine de personnes sont identifiées comme faisant partie de la même famille à l’intérieur desquelles le respect des consignes est un peu allégé. Ils ont des activités à l’extérieur pour les cours, mais comme ils vivent dans le même secteur géographique, ils peuvent un peu plus partager la cuisine ou le salon pour ventiler et avoir plus d’activités sociales. Ils sont bien au courant qu’il y a un petit risque qui vient avec ça, si l’une des personnes de la famille développe la maladie ou est positive, comme pour une famille normale, les autres vont se ramasser en isolement. Il y avait 30 ou 40 familles. Ce n’est pas tous les étudiants qui ont décidé d’adhérer à un groupe familial. Ceux-ci continuent à respecter les consignes du port du masque en tout temps, distance de deux mètres, désinfection, etc.

On a installé une clinique de dépistage dans un des bâtiments de nos résidences. Elle opère encore aujourd’hui. Jusqu’à la semaine [du 19 avril 2021], on n’avait eu aucune éclosion dans nos résidences. On a eu notre première la semaine dernière, une petite éclosion de cinq personnes, ce qui nous démontre que les étudiants prennent ça au sérieux.

Rajiv Jhangiani, vice-recteur adjoint à l’enseignement et à l’apprentissage, Université polytechnique Kwantlen

Bien que nous proposions déjà des cours entièrement en ligne avant la pandémie, nous allons nous tourner encore davantage vers l’apprentissage mixte et l’apprentissage virtuel. La plupart des étudiants et des professeurs de l’établissement indiquent en effet être séduits par le passage de certains cours en ligne. Nous continuerons donc de faire preuve de souplesse pour les étudiants. Nous avons par exemple enregistré plusieurs activités facultatives à l’intention des étudiants qui se trouvent dans d’autres fuseaux horaires, mais avons constaté que les étudiants de la province tirent aussi profit de ces cours enregistrés qu’ils peuvent mettre en pause et réécouter à leur guise. Par ailleurs, les travaux de longue haleine connaissent une certaine désaffection, au profit des portfolios et des projets électroniques.

Depuis un an, une pédagogie de la bienveillance, où le professeur reconnaît que l’étudiant  ne se cantonne pas au milieu universitaire et subit aussi beaucoup d’autres pressions, tend à s’imposer et représente l’un des résultats les plus positifs obtenus. Celle-ci pourrait se traduire par une plus grande souplesse et un meilleur encadrement de l’apprentissage, par l’intégration de nouvelles ressources aux plans de cours (par exemple, les conditions d’accès à certaines ressources financières d’urgence), et par un allègement des politiques en vigueur (comme la suppression des justificatifs en cas d’absence pour décès d’un proche).

Jusqu’à présent, la formation continue des professeurs de nos cinq campus constituait un véritable casse-tête en raison du peu de ressources disponibles. Cette année, les ateliers en ligne à leur intention ont enregistré des niveaux records de participation. Ils n’abordent pas seulement la manière d’enseigner en ligne, mais tous les sujets, de la conception universelle de l’apprentissage à la préparation de matériel didactique pour les cours en présentiel. Les professeurs favorisent les formations professionnelles en différé, comme les webinaires préenregistrés. Nous préparons donc de petits modules, que chacun peut visionner à son gré, et des capsules en temps réel pour rencontrer librement nos stratèges en ligne et peaufiner des éléments précis de cours. En août prochain, nous inaugurerons un cadre complet pour le perfectionnement des professeurs qui intégrera ce modèle virtuel synchrone et asynchrone à toutes nos activités.

Jen Gonzales, directrice générale des affaires étudiantes, Université Ryerson

Au début de la pandémie, le travail collaboratif d’une équipe des affaires étudiantes a permis de concevoir et de lancer dès mai 2020 un programme innovant et multidisciplinaire destiné aux nouveaux étudiants, intitulé Get Ryerson Ready. Ce système en ligne a offert une introduction complète à la vie universitaire, à savoir aussi bien des méthodes d’apprentissage qu’une initiation à la rédaction et aux mathématiques, ou encore des activités virtuelles, comme des soirées de jeux et des cercles de discussion visant à créer un sentiment d’appartenance. Une enquête a révélé que la plupart des utilisateurs se sentaient confiants, préparés et bien informés de leurs responsabilités universitaires et collectives, et qu’ils étaient aussi moins préoccupés par les cours en ligne, la compréhension des contenus d’apprentissage et l’accès au soutien offert aux étudiants et étudiantes. Les participants ont par ailleurs indiqué vouloir préparer leur transition vers l’université avant le milieu de l’été. Nous sommes donc heureux d’offrir ce programme dès le mois de mai aux étudiants qui fréquenteront l’Université Ryerson.

Nous avons en outre constitué une communauté de pratique à l’intention de tous les gestionnaires des affaires étudiantes afin qu’ils puissent partager les procédures et les renseignements pertinents avec leurs collègues et soutenir la mission et les objectifs de chaque département. Nous sommes ainsi parvenus à bâtir une culture d’équipe et collaborons efficacement à plusieurs initiatives majeures, dont à la nouvelle stratégie de lutte contre le racisme anti-Noirs, qui vise à assurer que l’aide aux étudiants noirs et leur réussite font partie de nos priorités. Nous avons également mis en place une nouvelle formation sur les affaires étudiantes qui clarifie les renseignements accessibles par l’entremise de nos services.

D’une certaine manière, les changements instaurés en raison de la pandémie nous ont permis d’élargir encore l’accès à nos services. Par exemple, comparativement à 2019, les absences aux rendez-vous individuels d’orientation professionnelle ont reculé de 65 pour cent au sein de notre centre de carrières depuis le transfert de ses activités en ligne.

Melissa Padfield, vice-provost et registraire, Université de l’Alberta

Le recrutement des étudiants en ligne est l’exemple même du changement que nous souhaiterions voir perdurer. Il a été difficile pour nous de ne plus pouvoir ni inviter les étudiants potentiels sur nos campus ni aller à leur rencontre dans les écoles secondaires. Ainsi, nous avons créé une brochure numérique – un outil promotionnel permettant aux étudiants potentiels de tout savoir sur notre université – et organisé de nombreuses activités virtuelles l’an passé, dont une journée portes ouvertes en ligne.

Nous espérons par ailleurs que le fait de désormais proposer nos cours et nos services en ligne, de mettre à l’essai de nouvelles politiques concernant les tests SAT et ACT et de miser sur différentes solutions pour satisfaire les exigences en matière de compétences linguistiques des candidats appuieront nos efforts pour diversifier notre population étudiante en rendant le processus de candidature plus accessible. Nous envisageons aussi de conserver les changements relatifs aux admissions différées, d’échanger plus largement des documents par voie numérique avec les autres établissements, comme des relevés de notes, et de proposer en partie nos services aux étudiants à distance.

Concernant les cérémonies de remise des diplômes, nous nous sommes heurtés au même problème que toutes les autres universités cette année : comment faire en sorte que les nouveaux diplômés restent au cœur de cette célébration malgré le passage en mode virtuel? Pour relever le défi, nous avons finalement décidé d’utiliser des vidéos créées par nos étudiants. Si le côté artisanal de ces productions aurait pu susciter quelques réticences avant la pandémie, la crise nous a permis de remettre à plat nos attentes collectives et de constater que l’essentiel résidait dans l’authenticité du message. D’ailleurs, le travail des étudiants a été d’autant plus remarquable qu’ils étaient munis d’un simple téléphone. En tout cas, ces nouvelles dispositions leur ont permis d’être à juste titre les vedettes de la cérémonie, et nous tenterons dorénavant de trouver des moyens de les associer à l’organisation de nos célébrations.

Catherine Simard, professeure-chercheuse en didactique des sciences et technologies, Université du Québec à Rimouski

 En sciences de l’éducation, on traite, pour la plupart des chercheurs, avec les milieux scolaires, les écoles et les élèves. Les difficultés depuis mars, c’est d’une part d’avoir accès à notre milieu de recherche et d’autre part, qu’il y a des recherches qui ne peuvent pas se faire comme avant.

Dans mon cas, j’ai adapté ma recherche, fait des choix méthodologiques, sans perdre mes intentions de recherche, mais il y a eu quelques deuils à faire. J’ai dû basculer en mode numérique pour avoir accès aux adolescents et accompagner ces groupes à distance.

Je vois d’autres collègues qui n’arrivent pas à travailler sur leur propre recherche étant donné que les conditions sanitaires actuelles ne le permettent tout simplement pas.

On a espoir de revenir à la normale. Dans mon cas, c’est l’enseignement des sciences, il y a de la théorie et de la pratique qui se côtoient à tous les cours. Nous avons l’impression qu’il y aura encore des défis cet automne. On devra probablement jongler avec un intermédiaire. On est prêt à y faire face, mais on a bien hâte de retourner en classe à temps plein. À l’Université du Québec à Rimouski, on a de plus petits groupes, alors il y a une relation de proximité et une de la qualité des échanges en présence qui sont difficilement reproductibles en ligne.

On a fait des pas de géant pour la maîtrise du numérique. Spontanément, c’est clair qu’il y a des éléments que je vais maintenir dans ma pratique. Pour les savoirs un peu plus complexes en science, j’envisage de maintenir de courtes capsules qui pourraient être visualisées avant le cours. Ça devrait enrichir mes stratégies en soutien à la formation. Je pense aussi à toutes les évaluations, c’est certain que je vais maintenir cette possibilité dans l’évaluation formative en ligne de mes étudiants.

*Avec la collaboration de Pascale Castonguay.

Rédigé par
Moira MacDonald
Moira MacDonald est journaliste à Toronto.
COMMENTAIRES
Laisser un commentaire
Affaires universitaires modère tous les commentaires reçus en fonction des lignes directrices. Les commentaires approuvés sont généralement affichés un jour ouvrable après leur réception. Certains commentaires particulièrement intéressants pourraient aussi être publiés dans la version papier du magazine ou ailleurs.

Your email address will not be published. Required fields are marked *