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L’universitaire épanoui

Vous pensez être un leader du milieu universitaire? Il est temps de redescendre sur terre

Des définitions appauvries du mot « leader », qu’on attribue sur la base du poste occupé, pullulent dans les universités. Redonnons à ce qualificatif ses lettres de noblesse.

par BAILEY SOUSA & ALEXANDER CLARK | 18 JAN 22

Vous pensez être un « leader du milieu universitaire »? Vous pensez être un « leader » tout court simplement parce que vous gérez ou encadrez des gens? Vous qualifiez systématiquement de
« leaders » tous ceux qui composent votre équipe de direction? Si oui, il est temps de revoir votre définition du mot.

Dans de nombreuses universités, cette définition désespérante n’a plus de sens et cause bien du tort. Mal pensée et mal comprise, elle désavantage ceux que les supposés leaders sont censés guider.

Cette définition appauvrie, qui confère le grade de « leader » sur la simple base du poste occupé, est plus dommageable qu’utile. Ce fardeau qu’on vous a attribué, ou, encore pire, que vous vous êtes peut-être attribué à vous-même, en dit plus sur vous que n’importe laquelle de vos contributions. Pourtant, l’idée se propage dans nos universités.

Les ouvrages et données probantes à l’origine de cette logique sont nimbés de mystère. On pense aujourd’hui que le phénomène pourrait être attribuable aux années Mad Men. Dans leur livre The Leadership Illusion, Tony Hall et Karen Janmen décortiquent plusieurs décennies de recherches sur le sujet. Ils concluent que la définition est souvent confuse, mais qu’un leader se démarque bien plus souvent par un contexte que par des titres. On peut s’imposer en tant que leader autant par le silence et l’inaction que par le comportement inverse.

Mats Alvesson va jusqu’à éviscérer les notions dominantes de « leader » : pour lui, elles reposent sur une logique circulaire à en perdre la raison, qui cache un concept à la fois vague et contradictoire derrière une étiquette particulièrement définie. La notion de leadership est un pêle-mêle arbitraire et autojustifié qui rationalise des personnalités, des comportements, des relations, des interactions, des principes, et des cultes qui se matérialisent dans les esprits, les rapports et les groupes. Cette réflexion réduit le concept de leadership, par tautologie, à une chose que les personnes de pouvoir érigées en « leaders » possèdent ou exercent. Selon M. Alvesson, les discussions sur le leadership tombent rapidement dans une mythification héroïque de grands leaders imposant leur vision à des moutons, ou dans des histoires romancées de leaders vertueux dans un monde de suiveurs. En somme, la notion de leadership s’est cristallisée en laissant derrière elle les réalités complexes qui l’ont fait naître.

Dans un monde moderne où nous distinguons de plus en plus l’autorité du leadership, il est curieux que cette définition basée sur les titres domine toujours dans les universités.

Peut-être est-ce parce qu’on y retrouve rarement les structures de pouvoir typiques des autres organisations gouvernementales et des entreprises. Dans une université, cette étiquette entretient une illusion rassurante d’autorité et de crédibilité dans les moments d’instabilité, peu importe leur origine. Pire encore, cette vision sert de voile à tout un éventail de comportements agressifs ou égocentriques de la part de supposés « leaders ». D’après le livre Faculty Incivility, on retrouve plus de 75 cas de figure d’intimidation, de harcèlement et d’incivilité en milieu universitaire. Ils sont le plus souvent perpétrés par des hauts responsables, qui échappent d’ailleurs facilement aux conséquences.

Comment extirper les notions de « leader » et de « leadership » des griffes du titre et de l’autoproclamation afin de se les réapproprier? Tout comme on peut être humble, drôle ou accompli, on est un leader seulement à travers le regard des autres. Le célèbre coach des coachs Ian Chrisholm, du Roy Group, a introduit l’idée selon laquelle on ne peut s’autoproclamer « mentor » à la légère. C’est un concept sacré, et ce titre nous est donné. Il en va de même pour le mot « leader ».

Cette vision redonne ses lettres de noblesse au concept de « leadership ». Ce qualificatif qu’on attribue à une personne témoigne de la pureté, de l’intégrité et de l’éthique qui caractérisent ses faits et gestes tels qu’ils sont vus par les autres, plutôt que par elle-même. On barre ainsi la route à l’ego et au nombrilisme du « leader » autoproclamé qui se définit par son poste.

Si nous devons utiliser ce mot avec plus de parcimonie, il ne faut pas hésiter à l’employer lorsqu’il est mérité, c’est-à-dire pour reconnaître et célébrer le leadership dans sa diversité quotidienne, affranchi des titres, de l’autorité et des hiérarchies. Si les hauts responsables et les membres de comités du milieu universitaire voyaient le mot « leader » comme un cadeau qui se mérite, tous aspireraient à donner le meilleur d’eux-mêmes, ce qui ouvrirait la voie à des espaces et des pratiques de leadership plus inclusifs et sincères. Voilà ce qu’est le véritable leadership.

À PROPOS BAILEY SOUSA & ALEXANDER CLARK
Bailey Sousa & Alexander Clark
Alexander Clark est doyen de la Faculté des disciplines en santé de l’Université Athabasca. Bailey Sousa, habituellement à l’emploi de l’Université de l’Alberta, est actuellement en détachement auprès du ministère de l’Enseignement supérieur de l’Alberta. Ils ont cofondé l’entreprise The Effective, Successful, Happy Academic et cosignent le livre How to Be a Happy Academic (Sage: London, 2018). Ils ont une passion commune pour l’efficacité et l’aspiration dans le travail universitaire.
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