Étudier en anglais : le choix de plus en plus fréquent des francophones hors Québec

Malgré la présence d’universités et de campus francophones dans la plupart des provinces, de nombreux diplômés du secondaire en français poursuivent leurs études dans des institutions anglophones; des choix qui reflètent à la fois leurs ambitions et les réalités du marché du travail.

13 novembre 2025
Illustration par : Studio Marble

Une nouvelle étude de Statistique Canada révèle que plus de 50 % des jeunes adultes ayant été formés en français choisissent de poursuivre leurs études dans des établissements anglophones, malgré la présence d’universités et de campus francophones dans la plupart des provinces canadiennes. L’étude a examiné le parcours scolaire d’une cohorte de jeunes adultes (18-30 ans) en 2021 ayant suivi le secondaire en français, et leur choix d’établissements postsecondaires selon la région et le domaine d’études.  

Les établissements francophones hors Québec travaillent d’arrache-pied afin de faire valoir les plus valus de choisir leurs établissements. Au Campus Saint-Jean, en Alberta, le doyen et chef de la direction Jason Carey explique que l’équipe  « a travaillé fort au cours des dernières années pour valoriser la voie francophone ».  Il reconnaît toutefois qu’il s’agit d’« un travail de longue haleine ». Comme ailleurs au pays, constate-t-il, « beaucoup d’élèves amorcent leur parcours scolaire en français dès la maternelle, mais une partie décroche avant la fin du secondaire ». Le défi est donc, dit-il, « de faire rayonner la francophonie et de convaincre les familles de maintenir leurs enfants dans le système francophone ou en immersion après la 6e et la 9e année » afin qu’ils puissent poursuivre leurs études jusqu’au Campus Saint-Jean. 

Le responsable affirme toutefois observer une nette augmentation des inscriptions, notamment chez les nouveaux arrivants, souvent un peu plus âgés, qui choisissent de poursuivre des études en français.  

Les STIM encore sous-représentées  

Toujours selon Statistique Canada, l’offre en français dans les domaines des sciences, technologies, ingénieries et mathématiques (STIM) reste insuffisante pour retenir les jeunes dans les établissements francophones. Ce constat a également été relevé dans un rapport de l’Association des collèges et universités de la francophonie canadienne (ACUFC) commandé en 2022. 

Des établissements comme l’Université de Saint-Boniface au Manitoba, le Campus Saint-Jean en Alberta ou l’Université de Moncton au Nouveau-Brunswick proposent certains programmes scientifiques en français mais ces institutions demeurent souvent moins connues et moins cotées que les grandes universités anglophones, ce qui pousse les élèves à se tourner vers Toronto, Vancouver ou d’autres grandes villes. 

« Les jeunes ambitieux vont souvent préférer aller vers les universités plus prestigieuses, même si ça signifie étudier en anglais », reconnaît Catherine Marvriplis, professeure au département de génie mécanique de l’Université d’Ottawa. 

Cette dernière reconnait bénéficier du contexte privilégié d’une institution officiellement bilingue. « Beaucoup d’étudiants viennent ici pour étudier en français, mais au fil des années, ils finissent par suivre de plus en plus de cours en anglais. À la fin du baccalauréat, la plupart sont presque entièrement bilingues. » Cette évolution reflète la réalité du marché du travail : « Dans le domaine de l’ingénierie, même au Québec, une bonne partie du travail se fait en anglais. Hors Québec, c’est incontournable, » souligne-t-elle. 

Pour l’enseignante, le défi n’est pas d’imposer le français, mais de garantir un vrai choix aux jeunes francophones : « Il ne s’agit pas de se fermer à l’anglais, mais de s’assurer que le français reste une option viable et valorisée dans les STIM. » Malgré la prédominance de l’anglais dans la recherche scientifique, Mme Mavriplis reste optimiste : « Je ne pense pas que le français va disparaître. Il y a de plus en plus de francophones hors Québec, et dans certains milieux, comme à Ottawa, on est obligés d’être bilingues. » 

Bien qu’il n’existe pas d’étude antérieure aussi complète que celle de 2025, quelques comparaisons partielles existent toutefois. 

Une étude sur les études postsecondaires en langue française en Ontario par l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario paru en 2024, est revenue sur les facteurs influençant le choix de poursuivre les études en anglais. On cite la faible notoriété des établissements francophones, l’offre limitée de cours et programmes dans certaines disciplines, l’inconfort à étudier dans leur seconde langue (français) pour les étudiantes et étudiants issus de l’immersion, les possibilités d’accommodements dans les universités anglophones et la perception qu’un diplôme anglophone offre un avantage sur le marché du travail. Par ailleurs, les personnes ayant choisi d’étudier en français sont motivées par les perspectives d’emploi favorables pour les bilingues, le soutien des conseillers d’orientation et les services d’appui linguistique en français disponibles. 

Ces facteurs se manifestent concrètement à l’Université de Hearst, en Ontario. La rectrice de l’établissement, Sophie Dallaire, souligne que plusieurs obstacles freinent encore l’accès aux études postsecondaires en français .  « Les programmes en français sont souvent limités, particulièrement dans le Nord-Est, et le coût associé aux déplacements et à la vie étudiante est souvent assumé par les familles plutôt que par la province. »  

La continuité linguistique et identitaire représente aussi un défi majeur. « Les jeunes doivent parfois faire preuve d’un engagement identitaire soutenu pour poursuivre leurs études en français dans un milieu majoritairement anglophone. La perception que les débouchés professionnels sont limités ou la crainte de moins bien réussir en français contribue à l’abandon de la langue dans le parcours postsecondaire», ajoute-t-elle. 

Samantha Losier, responsable du Bureau de l’international, souligne que le profil des élèves du secondaire franco-ontarien est de plus en plus diversifié, avec une augmentation des élèves nés à l’étranger et une diminution des locuteurs francophones traditionnels. « Pour ces jeunes, le français n’est pas toujours vécu comme un héritage à protéger. » 

Si le français demeure une langue vivante, les défis liés à la notoriété des établissements, à l’offre limitée dans certains domaines et aux perceptions du marché du travail continuent de freiner la continuité linguistique. Pour les acteurs du milieu, le défi reste de valoriser le français tout en garantissant aux étudiants un réel choix et des parcours attractifs. 

Le programme pilote pour étudiants francophones à l’extérieur du Québec accuse un retard 

Pour pallier à ces défis, le gouvernement fédéral avait annoncer  la mise en œuvre d’un programme pilote destiné à faciliter la venue d’étudiants internationaux francophones dans les communautés francophones en situation minoritaire. Lancé en 2024, ce programme vise à faciliter l’admission et l’intégration d’étudiante et étudiants internationaux francophones provenant de pays membres de l’Organisation internationale de la Francophonie , notamment ceux où les taux d’acceptation des permis d’études sont historiquement faibles. 

Un an plus tard, pourtant, sa mise en œuvre accuse un retard. « L’objectif initial était d’accueillir environ 2 300 étudiants dès la première année. En réalité, le déploiement a pris du retard parce que plusieurs ajustements administratifs ont été nécessaires et certains agents n’étaient pas encore familiers avec les paramètres du programme. », explique Martin Normand, président-directeur général de l’Association des collèges et universités de la francophonie canadienne (ACUFC). 

Loin des cibles prévues, seulement quelques centaines d’étudiantes et étudiants ont pu être admis au cours de la première année du programme.  

M. Normand affirme que si le programme pilote cible les étudiantes et étudiants internationaux, cela peut avoir un effet positif indirect sur la demande de la diversité et la pérennité des programmes en français dans les établissements francophones hors Québec. « La présence accrue d’étudiants francophones aide certains établissements à maintenir ou diversifier leur offre de programmes, puisque dans plusieurs petites institutions, la clientèle locale ne suffit pas à rendre certains programmes viables, notamment dans les STIM. » 

Le programme pilote entre dans sa deuxième et dernière année. «  Les établissements ont commencé à évaluer les résultats de la première phase. De notre côté, nous ferons notre propre évaluation également. Ce qui sera crucial, c’est d’assurer une transition fluide entre la fin du pilote et les prochaines mesures fédérales, afin d’éviter un vide administratif qui pourrait nuire aux établissements et aux étudiants. » conclut M. Normand. 

-Les jeunes adultes choisissent le français pour l’aisance linguistique (47-60 %) et pour des raisons identitaires (53 %).
-La principale raison de choisir l’anglais est l’indisponibilité du programme en français (40-54 %).
-La proportion d’inscriptions en établissements francophones ou bilingues varie par province :
Très élevée : Nord/Sud-Est du Nouveau-Brunswick, Nord et Est de l’Ontario.
Faible : Colombie-Britannique, Alberta, Saskatchewan.
-La mobilité interprovinciale pour étudier est faible ; la majorité reste dans la province d’origine.
-Les domaines liés aux STIM (sciences, technologie, ingénierie, mathématiques) ont moins de francophones, tandis que ceux liés aux services aux personnes et métiers (santé, éducation, droit) en comptent davantage.

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