Université sans frontières : étudier à Gaza « signifie qu’on vit encore »
Des professeures et professeurs canadiens se frayent un couloir humanitaire dans le blocus imposé par Israël.
En juin 2024, Rola Koubeissy, professeure adjointe à la faculté des sciences de l’éducation de l’Université de Montréal (UdeM), s’est jointe au consortium de 550 professeures et professeurs bénévoles engagés à donner des cours à plus de 5 000 Gazaouis. Ces enseignants travaillent bénévolement pour la Technical Education Support for Higher Education Students Initiative (TESI) [L’Initiative de soutien technique pour la formation d’étudiants de l’enseignement supérieur, traduction libre en français], rattachée à l’Université nationale d’An-Najah (UNAN), située à Naplouse en Cisjordanie occupée, avec le concours de l’Union des Universités de la Méditerranée, forte de 184 institutions.
Une université virtuelle « sous une tente, sans chaise ni table »
En quelques mois à peine, 90 000 étudiantes et étudiants palestiniens ont perdu également leur droit à l’éducation, à cause des attaques israéliennes qui jusqu’en mai 2024, avaient déjà détruit les 12 universités de la bande de Gaza. Pour éviter que le savoir ne meurt lui aussi, des professeures et professeurs du monde entier ont uni leurs efforts.
Désireuse de mettre sa vocation humanitaire à contribution, Mme Koubeissy, canadienne d’origine libanaise soucieuse de la cause palestinienne, a dirigé un séminaire de recherche de six semaines pour un groupe de 12 personnes du TESI.
Cette expérience hors norme l’a entraîné dans la routine chaotique de la guerre (que les Nations-Unies et plusieurs organisations non gouvernementales à l’instar d’Amnistie internationale qualifient de génocide, accusations rejettées catégoriquement par le gouvernement Netanyahu) marquée d’instants à la fois tristes et touchants. « [Ces jeunes] ne sont pas dans des bureaux ou des locaux, la plupart sont sous une tente sans chaise ni table », dans une chaleur caniculaire, rappelle tristement Mme Koubeissy.
L’instabilité de la connexion a rendu chaque échange précaire : certains étudiants et étudiantes devaient errer parmi les ruines, le téléphone en l’air, pour capter un mince signal, raconte leur enseignante. Il a donc fallu faire preuve de « flexibilité » pour contourner ce souci de taille : les cours ont dû être repensés en capsules vidéo de 20 minutes, accessibles ensuite sur des plateformes de clavardage.
Malgré tout, la détermination des étudiantes et étudiants a galvanisé la professeure. Plusieurs d’entre eux lui ont d’ailleurs confié qu’étudier était porteur d’espoir. « Ça signifie qu’on vit encore. Qu’il y a quelque chose de positif qui se passe si jamais le génocide s’arrête. »
L’horreur du quotidien – ordinateurs détruits, familles décimées, maisons bombardées – n’a jamais fait plier leur volonté. Mme Koubeissy se souvient de chacun, mais refuse de trahir la rigueur de son enseignement, si ce n’est en accordant quelques délais supplémentaires.
Récemment, « une de mes étudiantes a publié un article évalué par les pairs ! » confit-elle fièrement, le regard très vite assombrit par l’émotion qui lui rappelle la disparition d’une étudiante, une mère de famille tuée avec son fils dans un bombardement israélien. « À chaque fois que je parle de Lamis, c’est très difficile. »
Bienvenue au Canada
Mme Koubeissy ne s’est pas arrêtée à cette expérience virtuelle. Marquée par la guerre vécue au Liban, elle a senti l’appel à la solidarité trop fort pour s’arrêter là. « Encore aujourd’hui, quand j’entends des feux d’artifice, je suis saisie, je repense aux frappes aériennes », dit-elle.
Avec d’autres volontaires, elle a créé un comité pour accueillir une cohorte de huit Gazaouis, âgés de 24 à 40 ans, titulaires d’une bourse d’études octroyée grâce aux démarches de l’organisme Palestinian Students and Scholars at Risk (PSSAR), qui les a jumelés avec des facultés en Alberta, en Ontario et au Québec.
D’autres étudiantes et étudiants ont eu moins de chance. En décembre dernier, les bombes israéliennes ont tué Sally et Dalia Ghazi Ibaid, des jumelles de 26 ans qui avaient été admises au doctorat à l’Université de Waterloo. En outre, 70 étudiantes et étudiants attendent toujours depuis janvier que le gouvernement fédéral canadien débloque leurs permis d’études.
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Pour ceux et celles qui ont réussi à venir, Mme Koubeissy et trois professeures en sciences sociales de l’UdeM ont bonifié la mission de l’organisme PSSAR en créant un sous-comité de bienvenue et d’accompagnement.
« On ne peut pas ignorer ou nier les besoins psychosociaux et de bien-être des personnes étudiantes internationales. Point. Surtout quand ils viennent d’une zone de conflit, d’un génocide », défend Emmanuelle Khoury, professeure à l’école de travail social de l’UdeM et membre du sous-comité en question.
« C’est difficile d’aller bien quand tes amis et ta famille ont faim »
Pour favoriser leur intégration, les professeures ont rédigé un guide d’accompagnement psychosocial de douze pages destiné aux professeurs qui côtoient au quotidien ces étudiantes et étudiants rescapés de la guerre. Le document rappelle l’histoire des Palestiniens, depuis la Nakba (l’exode forcé de centaines de milliers de Palestiniens lors de la création de l’État d’Israël en 1948) jusqu’à aujourd’hui, et sensibilise les professeurs à la réalité des personnes rescapées. Il y a aussi, les rencontres régulières que tiennent à tour de rôle Mme Khoury et ses collègues du sous-comité avec les boursiers.
Comme dans un salon de thé, on parle de tout et de rien, des choses banales du quotidien, de la beauté des paysages canadiens, mais aussi de sujets plus douloureux. « On entend beaucoup parler de deuil et de traumatismes […] C’est difficile d’aller bien quand tes amis et ta famille ont faim », relève Mme Khoury.
La guerre s’est embrasée à nouveau le 7 octobre 2023 après l’attaque sans-précédent du Hamas sur le sol israélien qui a fait plus de 1 200 victimes. En presque deux ans, l’armée israélienne a tué plus de 63 000 Palestiniens et en a blessé plus de 160 000, selon les chiffres du ministère de la Santé de Gaza, jugés fiables par l’ONU et les observateurs.
C’est ce lourd bilan qui accompagne les étudiantes et étudiants palestiniens en arrivant ici, tout en devant chercher un logement, se faire des amis, et suivre leurs cours, l’esprit toujours tourné vers Gaza où ils espèrent retourner un jour. Tous partagent le même projet : rebâtir l’éducation et leur communauté.
Cet article s’inscrit dans la série « Universités sans frontières », qui met en lumière le travail de professeures et professeurs canadiens enseignant dans des pays marqués par la guerre ou l’instabilité.
Postes vedettes
- Chaire de recherche Impact+ Canada en physique - Professeure titulaire ou professeur titulaire (physique de la matière condensée)Fondation canadienne pour l'innovation
- Génie - Professeure ou professeur (écoconception de systèmes mécaniques)École de technologie supérieure
- Science infirmière - Chargée ou chargé d'enseignement (durée de 3 ans)Université de Moncton
- Doyenne ou doyen, Faculté des lettres et sciences humainesUniversité de Sherbrooke
- Chaires de recherche Impact+ CanadaUniversité du Québec à Rimouski (UQAR)
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