Le déclin de la lecture bouleverse l’enseignement universitaire au Canada
Le recul des compétences de lecture chez les jeunes bouleverse l’enseignement supérieur et pousse les professeurs à revoir la façon d’enseigner les textes.
Il arrive qu’un éclat de rire en dise long. L’hiver dernier, Geoff Rector, professeur d’anglais à l’Université d’Ottawa, préparait un cours sur les traditions du Roi Arthur qu’il n’avait pas donné depuis plus d’une décennie. « Mon premier réflexe, explique-t-il, a été d’aller voir le plan de cours que je donnais à l’époque. Et j’ai tout de suite éclaté de rire. Aucune chance que je puisse demander autant de lecture aujourd’hui. »
L’anecdote de M. Rector semble révéler une tendance en plein essor. L’automne dernier, dans un article de The Atlantic intitulé « The Elite College Students Who Can’t Read Books », Rose Horowitch, diplômée en 2023 de l’Université Yale, avançait que « beaucoup commencent désormais leurs études supérieures, même dans des universités prestigieuses très sélectives, sans avoir les compétences de lecture nécessaires. » Son plaidoyer, nourri d’anecdotes sur le déclin des compétences de lecture dans la population étudiante actuelle, qu’elle attribue largement aux téléphones intelligents et à d’autres maux semblables, a naturellement fait sensation. Pour elle, c’est une catastrophe. « Si l’on veut comprendre la condition humaine et reconnaître la valeur des plus grandes réalisations de l’humanité, estime-t-elle, il demeure impératif de lire L’Illiade — au complet. »
« Pour moi, le changement majeur est la dépendance aux réseaux sociaux. »
Les chiffres, eux, ne mentent pas : il existe un vrai déclin des compétences de lecture chez les étudiantes et étudiants au Canada. Le phénomène est particulièrement marqué dans les programmes d’anglais de premier cycle, réputés pour leur charge de lecture particulièrement élevée. On peut toutefois s’interroger sur l’ampleur et la durabilité de ce déclin, et sur les solutions possibles.
Sonner l’alarme
En mars 2025, l’Institut C.D. Howe a publié en ligne une note de politique intitulée « The Case of the Boiling Frogs: Provincial Indifference to Declining Education Outcomes ». Rédigé par John Richards, professeur émérite à l’École de politique sociale de l’Université Simon Fraser, le rapport analyse la baisse des résultats scolaires au Canada en s’appuyant sur des données du Programme international pour le suivi des acquis des élèves (PISA) de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). L’objectif de ce programme est de mesurer le rendement scolaire des jeunes de 15 ans dans différents pays membres ou non de l’OCDE. Pour ce faire, trois matières sont évaluées, soit les mathématiques, les connaissances scientifiques générales et la compréhension de la langue maternelle.
Selon M. Richards, l’idée de créer le PISA est née du constat partagé par plusieurs économistes : les infrastructures et le degré d’ouverture du marché « ne suffisent pas à expliquer la richesse ou la pauvreté d’un pays. On a vite compris qu’il fallait aussi tenir compte du niveau d’éducation des enfants », raconte-t-il. Économiste lui-même, il a établi une corrélation entre rendement scolaire et rendement économique. « C’est en partie ce qui explique que l’Inde, le Pakistan et le Bangladesh sont pauvres, alors que la Chine est riche. » Depuis, les évaluations ont lieu tous les trois ans. En 2022, elles ont réuni 690 000 élèves issus de 38 pays membres de l’OCDE et de 41 pays et régions partenaires, dont 30 000 au Canada.
M. Richards souligne que le Canada est l’un des dix pays enregistrant les meilleurs résultats scolaires. « À première vue, peut-on lire, on pourrait conclure que tout se passe bien. Toutefois, si l’on regarde les tendances nationales, les résultats dans les trois matières sont toujours plus faibles qu’à l’évaluation précédente, et ce, depuis le lancement du programme au début des années 2000. » Et son rapport avait justement pour but de sonner l’alarme sur le déclin des résultats scolaires au Canada.
La méthode du PISA consiste à prendre les résultats de la première année où l’examen a eu lieu comme cadre de référence, en y attribuant une valeur de 500 points. En compréhension langagière, la compétence qui nous intéresse lorsqu’on parle de lecture, la moyenne canadienne est passée de 534 en 2000 à 507 aujourd’hui. « Cette chute de 20 points, c’est l’équivalent d’une année scolaire », poursuit M. Richards. Les plus grandes provinces (qui sont généralement aussi plus nanties), soit l’Ontario, le Québec, l’Alberta et la Colombie-Britannique, ont fait meilleure figure que les autres, mais elles affichent quand même un déclin d’au moins un an.
Les jeunes qui ont soutenu l’examen en 2022 ont maintenant 18 ans et s’apprêtent à entrer à l’université.
Baisse de compétences et d’intérêt pour la lecture
Le déclin des compétences de lecture est indéniable. Reste à comprendre pourquoi.
La pandémie de la COVID-19 pourrait facilement être mise en cause : elle a bouleversé l’année scolaire et confiné les jeunes à la maison. « Les compétences de lecture se sont en effet dégradées pendant cette période, confirme M. Richards, et plus le confinement a été long, plus le recul a été marqué à l’échelle provinciale. » Mais il rappelle qu’entre 2012 et 2022, le Canada a vu ses résultats PISA chuter dans les trois matières, avant comme après la pandémie. D’autres facteurs, plus déterminants, semblent donc en cause.
Gregor Campbell enseigne l’anglais à l’Université de Guelph depuis plus de 30 ans, après avoir lui-même assuré des cours dès ses études supérieures. Avec le recul, il estime que l’arrivée des ordinateurs, et surtout d’Internet, a le plus bouleversé l’enseignement. « Pour moi, le changement majeur est la dépendance aux réseaux sociaux », dit le professeur. Comme M. Rector, il a réduit la charge de lecture de ses cours. « À l’époque, je ne présentais que des romans, mais maintenant, j’alterne avec des films. J’ai l’impression qu’un cours entièrement axé sur les romans serait trop difficile, trop exigeant. »
« J’ai l’impression qu’un cours entièrement axé sur les romans serait trop difficile, trop exigeant. »
Ses groupes étudiants ont grandi dans l’univers morcelé et fragmenté des réseaux sociaux. Cela contribue à leur moindre intérêt pour la lecture-plaisir, mais M. Campbell y voit un phénomène plus vaste. « Lorsque vous êtes dans le métro ou dans n’importe quel endroit public, regardez autour de vous : tout le monde, même les personnes âgées, est rivé sur son téléphone. » Il se console en se disant qu’au moins, ses meilleurs éléments continuent de livrer des travaux d’une qualité irréprochable. « Je reçois encore de bonnes dissertations. »
Le passage du secondaire à l’université a toujours été exigeant, mais autrefois, après le choc initial, la plupart finissaient par s’adapter. Aujourd’hui, c’est plus difficile. « Une des raisons pour lesquelles je ne peux pas m’attendre à ce que mes classes lisent autant qu’avant, si ce n’est aussi bien qu’avant, explique M. Rector, c’est que tout le monde a un emploi en parallèle de ses études. » Avec la hausse du coût de la vie et des droits de scolarité, combinée à des prêts et bourses qui n’ont pas suivi l’inflation, ces emplois sont devenus indispensables. Un sondage Angus Reid de 2022, mené par Studiosity, a montré que 76 % des étudiantes et étudiants postsecondaires travaillent en même temps qu’ils étudient.
Ce phénomène s’explique aussi en partie, peut-être même surtout, par la façon dont l’enseignement de la lecture a évolué dans les dernières décennies. Les plus vieilles générations se souviennent peut-être du débat entre la méthode phonétique, qui consiste à enseigner d’abord les sons des mots pour ensuite bâtir les compétences et le vocabulaire permettant d’augmenter graduellement la complexité des textes, et la méthode globale, laquelle a ensuite laissé place à ce qu’on appelle la « littéracie équilibrée ».
En 2019, Jamie Metsala, professeure en éducation à l’Université Mount Saint Vincent d’Halifax, et Linda Siegel, experte de l’éducation spécialisée à l’Université de la Colombie-Britannique, ont mené conjointement un projet de recherche pour la Commission ontarienne des droits de la personne visant à examiner la littéracie et l’enseignement dans la province sous l’angle des droits de la personne : les techniques d’enseignement compromettent-elles l’égalité des chances, par exemple pour les enfants dyslexiques ? Dans le rapport subséquent, Le droit de lire, publié en 2023, le duo a découvert que la façon dont on enseigne la lecture contribue au problème. Selon les chercheuses, la méthode globale aborde la lecture comme un « jeu de devinette psycholinguistique », qui dépend de notre connaissance de la langue et de notre vision du monde. « On prédit ce qui suit, puis on intègre les caractères qui permettent de confirmer ces prédictions. » La méthode qui lui a succédé, la littéracie équilibrée, « s’appuyait sur le même principe, en exposant les enfants à des textes prévisibles qui suivaient les mêmes modèles. » On enseigne la lecture comme s’il y avait un code à déchiffrer pour progresser. Avec la littéracie équilibrée, explique Mme Metsala, « il n’y avait pas vraiment de code à apprendre pour pouvoir commencer à lire des textes. »
Certes, admet Mme Metsala, une foule d’enfants ont appris à bien lire avec ce système. Mais elle ajoute : « Il n’est pas fondé sur des données probantes et ne met pas la majorité des jeunes sur la bonne voie. »
« Il faut d’abord apprendre à lire les mots, rapidement et automatiquement. C’est ce qui permet une réelle maîtrise », insiste-t-elle.
« Nous savons que les enfants qui commencent leur apprentissage des mots sur de bonnes bases auront tendance à lire davantage et à développer un goût pour la lecture. Chez les jeunes enfants, le sentiment d’autonomie est un grand moteur. » Mme Metsala se demande également si les pratiques en classe actuelles seraient un autre facteur. En demandant aux jeunes de lire individuellement plutôt qu’en groupe, on ne leur permet pas de « renforcer leur vocabulaire avec l’enseignante ou l’enseignant, alors qu’on sait qu’il faut généralement apprendre et utiliser les mots plusieurs fois pour les intégrer. »
Entre la pandémie, la diffusion fulgurante des réseaux sociaux et les méthodes d’enseignement de la lecture qui ne s’appuient pas sur des données probantes, commente Mme Metsala, il n’est pas étonnant que les jeunes de quinze ans accusent désormais un retard d’un an. C’est même surprenant que l’écart ne soit pas encore plus grand.
Selon une recherche publiée en 2023 dans la revue National Journal of Multidisciplinary Research and Development, l’étude de la littérature « stimule les capacités cérébrales, favorise l’empathie et développe l’esprit critique ». Aborder ces textes exigeants, qui nécessitent à la fois des habiletés et de la motivation, expose les lecteurs à différentes perspectives et remet en question leurs présupposés, une étape essentielle pour former un public informé et doté d’un esprit critique.
Au Québec, le projet LIAM (Lecture Interactive Avec Moi) constitue une initiative de recherche collaborative qui vise à soutenir les apprentissages en lecture et écriture des élèves du premier cycle du primaire durant les vacances d’été. Construit autour d’albums jeunesse et d’activités didactiques encadrées, le programme – testé dans des contextes variés (familial, bibliothèque, camps de jour) – a démontré sa capacité à maintenir les acquis en fluidité de lecture et en vocabulaire, y compris chez des enfants avec des difficultés langagières.
Arriverons-nous à renverser la vapeur ?
Les universités n’ont pas le pouvoir de transformer la situation de fond, mais elles peuvent contribuer à leur manière, par exemple en allégeant les plans de cours. Pour Suzanne James, qui enseigne l’anglais en première année à l’Université de la Colombie-Britannique, ce n’est pas nécessairement une mauvaise chose. En préparant un nouveau cours pour son département, elle estime qu’un nombre réduit de livres favorise une lecture plus approfondie. « Dans ce cours, je donne moins de livres, mais j’enseigne Frankenstein de Mary Shelley, qui est assez long et dense. » L’ouvrage sera étudié en profondeur. Dans un monde de communication fragmentée et de surabondance d’information, cette approche prend tout son sens.
« Nous savons que les enfants qui commencent leur apprentissage des mots sur de bonnes bases auront tendance à lire davantage et à développer un goût pour la lecture. »
Mme James n’est pas la seule à avoir adapté ses méthodes. À l’Université de Guelph, Gregor Campbell a choisi d’alterner entre films et romans dans ses cours d’anglais.
Heather Evans, professeure adjointe au département de littérature anglaise et d’écriture créative de l’Université Queen’s, adopte une approche semblable : « Dans mes cours de deuxième, troisième et quatrième années, j’attribue moins de longues lectures qu’auparavant; lorsque j’en propose (par exemple des romans), je les alterne stratégiquement avec de courtes lectures, dans l’espoir que les étudiantes et étudiants puissent suivre le rythme de travail. »
À l’Université d’Ottawa, le département d’anglais a pour sa part créé deux nouveaux cours de première et de deuxième année, Engaging with Literature et Critical Conversations: Form and Style, conçus comme une initiation méthodologique, par exemple pour apprendre à lire un poème avec un regard critique.
Même si repenser les méthodes et les charges de lecture n’apportera pas de résultats immédiats, on observe un glissement : la littéracie équilibrée cède peu à peu la place à une approche fondée sur les données probantes, dite « littéracie structurée ». Dans un article du Maclean’s de décembre 2024, Mme Metsala rappelle le principe éprouvé : « enseigner de façon explicite le rapport entre les lettres et les sons et la façon de les utiliser renforcera les compétences de lecture et d’épellation. » Concrètement, les jeunes enfants y consacreront 30 minutes par jour à l’étude des sons, des mots et de l’épellation. L’Ontario, l’Alberta, le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse doivent adopter cette approche dès l’an prochain. Une réforme qui pourrait freiner le « déclin modeste, mais continu » des compétences de lecture, contre lequel M. Richards met en garde, inquiet de ses effets à long terme sur l’économie canadienne.
Oui, les habiletés de lecture reculent, reflet probable du déclin d’une culture centrée sur le livre. Mais de là à annoncer la fin de la civilisation, comme le laisse entendre Mme Horowitch dans The Atlantic, il y a un pas. L’histoire rappelle que les contenus, les pratiques et les débats sur la lecture ont toujours évolué. S’adapter demeure la seule voie. Et pour les générations plus âgées, il n’est pas toujours facile de se détacher de ce qu’elles ont connu, ou de cette vision idéalisée du passé.
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