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Enseignement postsecondaire, reproduction culturelle et universalité en francophonie canadienne

Une invitation à apprendre à se connaître et à connaître le monde.
par JOEL BELLIVEAU
09 MAI 22

Enseignement postsecondaire, reproduction culturelle et universalité en francophonie canadienne

Une invitation à apprendre à se connaître et à connaître le monde.

par JOEL BELLIVEAU | 09 MAI 22

Sollicité afin de livrer la conférence d’honneur lors du Sommet des États généraux sur le postsecondaire en contexte francophone minoritaire, l’historien et politologue Joel Belliveau a autorisé Affaires universitaires à publier une version légèrement adaptée du texte prononcé le 24 mars dernier à l’Université Saint-Paul, à Ottawa.

Ce n’est pas pour rien qu’un collège ou une université, ç’a presque toujours une certaine aura. Les maisons d’enseignement supérieur occupent une position charnière dans la société. Elles sont les gardiens d’héritages culturels, mais aussi des passeurs de nouvelles idées. Elles représentent un point de passage entre la jeunesse et l’âge adulte. Aussi, elles sont ancrées localement, mais ont un horizon universalisant.

Depuis un siècle et demi maintenant, les établissements postsecondaires de langue française en situation minoritaire sont des piliers des communautés francophones du Canada. Elles accompagnent celles-ci à travers des changements sociaux, économiques et politiques qui marquent notre société. Elles furent créées au XIXe siècle et réinventées au milieu du XXe siècle. Je suis de l’avis qu’elles doivent à présent se remodeler une nouvelle fois si elles souhaitent aider les francophonies minoritaires à négocier le plus récent virage de la modernité nord-américaine.

Le postsecondaire francophone à l’ère industrielle

Le XIXe siècle fut accompagné d’un maelström de mutations économiques, sociales et politiques. On pense bien sûr en premier à l’industrialisation, mais celle-ci vint avec d’autres changements d’importance, tels que l’étatisation des écoles, une réglementation accrue de la société par l’État et la consécration de l’idéal scientifique, entre autres.

À l’époque, les communautés francophones en situation minoritaire de l’Amérique du Nord britannique ont bien pris note du fait que la société se complexifiait. Elles se sont dotées d’établissements d’enseignement supérieur qui avaient comme mandat d’assurer leur perpétuation dans la société moderne. On fonda en effet des collèges classiques, qui offraient des programmes de niveaux secondaire et postsecondaire, d’un bout à l’autre du continent. Entre 1848 et 1947 apparurent, dans l’ordre, le Collège de Bytown (qui deviendra l’Université d’Ottawa, 1848), le Collège de Saint-Boniface (1855), le Collège Saint-Joseph de Memramcook (1864), les Collèges Sainte-Anne en Nouvelle-Écosse et Sacré-Cœur à Caraquet (respectivement 1889 et 1899), le Collège Sacré-Cœur de Sudbury (1913), le Collège Mathieu, en Saskatchewan (1918), le Collège Saint-Jean, en Alberta (qui ouvre comme séminaire de théologie en 1911, mais devient un collège classique en 1943), le collège classique féminin Notre-Dame-D’Acadie (1943), le Collège Saint-Louis, à Edmundston (1947), et j’en passe.

Ces collèges étaient l’œuvre de congrégations religieuses et, comme leurs vis-à-vis québécois, la plupart étaient affiliés avec l’Université Laval, doyenne des universités de l’Amérique française. Ils faisait partie de l’armature institutionnelle de « l’Église-nation » canadienne-française ou acadienne, pour reprendre le concept du sociologue Jean-François Laniel.


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Aujourd’hui, certains ne voient dans cette œuvre que du conservatisme. Ceci découle d’une comparaison trop facile des établissements aux universités de langue anglaise de la même époque, qui ont été plus rapides à enseigner aux femmes, par exemple, ou à embrasser les disciplines du commerce et des sciences.

Or, malgré leurs attaches religieuses et leur dessein avoué de préserver une tradition religieuse et nationale, ces collèges étaient des projets modernes. Ils étaient en effet vus comme le moyen de doter ces communautés d’une élite qui saurait les guider et s’en faire des représentants dans le monde. Leur mandat peut nous sembler élitiste aujourd’hui, mais c’est un fait que ces communautés avaient à l’époque très peu voix au chapitre. Par ailleurs, malgré leur nature religieuse, plusieurs de ces établissements embrassèrent graduellement des disciplines plus temporelles, du commerce aux sciences.

Bref, ces établissements devaient contribuer à préserver les communautés dans leur différence, mais aussi leur donner les outils dont elles avaient besoin pour naviguer la société moderne. Et pendant des décennies, elles ont largement réussi.

Le postsecondaire francophone à l’ère de la société de masse

Toutefois, il n’y a rien de permanent, sauf le changement. Au début des années 1960, l’écrivain et intellectuel Hubert Aquin parlait d’une « fatigue culturelle » au Canada français. Cette fatigue résultait d’un nouvel élan de modernisation de la société nord-américaine ambiante, à laquelle on ne savait pas si la culture canadienne-française avait la force de résister, ou d’imiter.

Ce nouveau défi, c’était celui de la société de masse qui s’est déployée dans l’après-guerre. Celle-ci correspondait à une nouvelle phase du capitalisme et englobait plusieurs éléments : une économie et une culture fondées sur la consommation de masse, qu’on a dénommé « l’American way of life »; des médias de masse par lesquels la musique et la production télévisuelle américaines s’infiltrèrent dans l’imaginaire des gens partout dans le monde; mais aussi des universités et collèges de masse, qui visaient à démocratiser l’accès aux études postsecondaires tout en faisant un virage vers des formations plus spécialisées et en investissant la mission de la recherche.

Dans l’atmosphère dynamique d’un après-guerre tout entier tourné vers l’avenir, la première génération d’établissements postsecondaires de langue française se mit de plus en plus à sembler insuffisante, et ce, tant au Québec qu’à l’extérieur. La même chose pouvait être dite des autres institutions canadiennes-françaises, qui ne semblaient plus aptes à encadrer le changement social.

Après un moment d’hésitation, de fatigue, les collectivités francophones du pays se sont ressaisies et se sont mobilisées pour se donner les outils pour faire naître leur propre culture de masse. Une culture de masse moderne qui, malgré sa taille plus modeste, pourrait répondre à celle de l’anglosphère. J’ai bien sûr nommé la Révolution tranquille québécoise, qui entre 1960 et 1984 modernisa les pratiques politiques, économiques et culturelles de la province. Mais j’ai aussi nommé des transformations effectuées au sein des communautés francophones minoritaires pendant la même période qui sont, toutes proportions gardées, aussi significatives, malgré le fait que ces communautés n’ont pas d’État provincial qui leur soit propre. Dans tous les cas, on témoignait de la même volonté de demeurer fidèle à soi-même, culturellement, tout en se modernisant.

Les établissements d’enseignement postsecondaires furent au cœur de ces révolutions tranquilles parallèles. Au Québec, les collèges classiques furent transformés en cégeps; on créa le réseau de l’Université du Québec, et les plus vieilles universités se dotèrent de nouveaux campus et de centres de recherche. Dans les autres provinces aussi, les établissements postsecondaires existants s’émancipèrent du modèle du collège classique et s’évertuèrent à diversifier leur offre pour répondre aux besoins de la société de masse et s’engagèrent dans la recherche. Les modèles adoptés varièrent : certains demeurèrent francophones et autonomes, d’autres s’intégrèrent à des universités bilingues ou furent affiliés en tant que collège francophone dans une plus grande université de langue anglaise. En parallèle, des collèges de formation professionnelle et technique de langue française furent établis. D’une province à l’autre, la durée de l’attente a varié, tout comme la taille de l’offre finale de programmes. Mais en tout et partout, les communautés francophones ont réussi à se donner les programmes postsecondaires qu’il leur fallait pour être viables à l’ère de la société de masse. Face à la fatigue, on n’avait pas baissé les bras.


Depuis 150 ans, donc, les établissements de haut savoir aident la francophonie canadienne à négocier son évolution dans le monde moderne selon des termes qui lui sont propres. De la génération des collèges classiques à celle des campus à plusieurs facultés, le pari de ces institutions a toujours été qu’il est possible de créer une modernité autre, une modernité francophone, au cœur du continent nord-américain.

La volonté de concilier continuité culturelle et modernité, ce n’est pas un combat unique aux francophonies canadiennes, bien sûr. On pourrait même dire que la volonté d’opérer une modernisation selon ses propres termes – en empruntant, adaptant et rejetant les apports des grandes sociétés américaine, britannique ou française – est l’une des caractéristiques principales de l’histoire mondiale des XIXe et XXe siècles.

Notre ambition n’est donc pas unique en son genre, mais il reste que c’est la seule histoire que nous, nous pouvons écrire.

Quel enseignement postsecondaire à l’ère de la décolonisation des mentalités et de la désethnicisation des identités?

Nos sociétés vivent aujourd’hui une autre grande transformation, une transformation qui testera une nouvelle fois, selon moi, la capacité des institutions francophones en contexte minoritaire de garantir la reproduction de leurs communautés. Et encore une fois, leur succès dépendra en partie de l’adaptation des collèges et universités.

Nous vivons l’ère de la décolonisation des mentalités et de la désethnicisation des identités.

On peut résumer la transformation ainsi : au cours des 75 dernières années, de nombreux groupes humains qu’on considérait autrefois comme des « Autres » avec un grand « A » sont devenus de moins en moins « étrangers ». Puis, ces « anciens étrangers » en sont venus à être vus comme faisant partie intégrante de la société canadienne. Bref, notre collectivité politique, autrefois assez chauvine, en est venue à se définir par sa diversité interne et à valoriser ses liens avec des cultures du monde entier. Le Canada est devenu cosmopolite.

On retrouve les germes de ces changements dans l’après-guerre, mais ceux-ci sont d’une nature graduelle, si bien qu’on en ressent seulement pleinement les effets maintenant. Parmi les nombreux changements qui ont balisé cette transformation, mentionnons l’octroi du droit de vote aux Canadiens d’origine asiatique durant les années 1940, puis aux membres des nations autochtones durant les années 1960, et l’abandon des critères raciaux dans la politique d’immigration canadienne durant la même décennie. Il y a aussi bien sûr l’adoption d’une politique du multiculturalisme au début des années 1970, puis de la Charte canadienne des droits et libertés en 1982. Pris ensemble, ces changements transformèrent littéralement – quoique graduellement – le visage du Canada.


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Aujourd’hui, plus d’un Canadien sur cinq appartient à une minorité visible. Aussi, 22 % de la population est composée d’immigrants, chiffre qui gonfle à 40 % si on inclut les personnes de deuxième génération. Certains d’entre vous me direz que cela touche plus fortement les villes, et certaines régions plus que d’autres. Et bien sûr, démographiquement parlant, vous avez raison. Mais le changement le plus fondamental n’est pas le nombre de personnes appartenant aux minorités visibles par kilomètre carré. C’est plutôt la manière dont on conçoit ce que cela veut dire de former une société, et ce qui est nécessaire pour que celle-ci soit harmonieuse. La diversité des origines ou des pratiques dans la vie privée n’est plus vue comme un obstacle.

Tous ces changements sont, pour moi et selon la majorité des gens, une bonne chose en soi. Personnellement, je ne voudrais certainement pas revenir en arrière. Je me réjouis de voir nos concitoyens racisés, d’origine immigrante ou autochtone, tout comme les femmes et les personnes LGTBQ2, finalement pouvoir être vraiment écoutés et devenir des sujets agissants de notre histoire. Tout ça génère nombre de débats qui dérapent parfois en controverses, et tout ça prend aussi plus de temps que certains le souhaiteraient, mais je pense malgré tout que l’histoire retiendra que le début du XXIe siècle a représenté un grand bond dans l’avènement d’un Canada postcolonial.

Et les francophones du Canada, dans tout ça?

Cela dit, le fait que ces transformations soient bonnes en soi ne signifie pas qu’elles ne posent aucun défi aux francophonies canadiennes. L’un des effets corollaires de ce changement de paradigme, c’est une désethnicisation des identités collectives. Encore une fois, pour moi et pour plusieurs, cela représente une bonne chose : je préfère que ma communauté de langue et de culture ne soit pas définie par la généalogie, et qu’elle soit ouverte à tous. Mais pour les Canadiens de langue maternelle française, comme pour bien des groupes minoritaires, l’ethnicité donnait une consistance à nos communautés, ainsi que des frontières quasi tangibles. Or, elle est terminée, l’époque où être francophone « allait de soi ». Désormais, on devra trouver une nouvelle manière de donner corps à nos communautés. Sinon, elles risquent de se dissoudre elles aussi dans le maelström anglo-canadien pluraliste, si accueillant.

Que faire, à cette jonction de l’histoire? La seule voie vers l’avant, c’est de déployer une francophonie tout aussi ouverte et intégratrice que la société canadienne dans son ensemble. Plusieurs ont déjà reconnu ceci, et le travail est déjà en cours, notamment dans nos écoles. Toutefois, ce à quoi on a moins réfléchi, c’est au rôle que devront jouer nos établissements postsecondaires pour assurer la viabilité démolinguistique des francophonies canadiennes à l’ère postethnique.

Car ne nous y trompons pas : le postsecondaire est crucial. Ce n’est pas pour rien qu’au Québec, on assiste à des débats chauds et récurrents sur l’application ou non de la loi 101 aux cégeps. Les enjeux sont grands. D’une part, on hésite à dicter la conduite d’une population étudiante composée de jeunes adultes, par crainte d’enfreindre démesurément sa liberté. De l’autre, on rappelle que bien peu de sociétés offrent un accès illimité à l’éducation dans une langue minoritaire et que, d’un point de vue sociétal, on sait très bien que les études postsecondaires représentent généralement une période charnière et déterminante dans la vie des gens : celle du passage à la vie adulte. Pendant celle-ci, on se forge une identité relativement stable et on développe des réseaux qui nous accompagneront la vie durant. La somme des choix individuels en faveur d’une éducation de langue française ou anglaise a donc d’importantes répercussions collectives.

Dans nos provinces [autres que le Québec], la coercition n’est bien sûr pas une option. Toutefois, l’enjeu est tout aussi important. D’une manière ou d’une autre, pour maintenir notre santé démographique et notre vitalité culturelle, nous devons faire en sorte que le pourcentage de la population étudiante postsecondaire qui étudie en français soit au moins aussi haut que le pourcentage de la population totale dont la première langue officielle parlée est le français.

Il importe peu quelle part de cette population étudiante est composée de francophones de langue maternelle, ou d’anglophones francophiles, ou de personnes issues de l’immigration. Car à notre époque, c’est inévitable : certains francophones de langue maternelle iront étudier en anglais. Toutefois, ce qu’on peut viser, c’est d’avoir une offre qui soit assez attractive pour faire en sorte qu’un nombre équivalent de personnes anglophones ou immigrantes viennent étudier en français.


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Bien sûr, il y a des écueils et des dangers. On le voit dans nos écoles, où une marée d’ayants droit anglo-dominants risque de submerger la culture francophone de nos jeunes. Et pourtant, c’est la seule issue. Nos francophonies seront des collectivités ouvertes et multiculturelles ou elles ne seront pas.

Par ailleurs, s’il y a des écueils, il y a aussi de l’espoir. Nous avons vu maintes fois, durant ces États généraux, des personnes de langue maternelle anglaise ou d’origine immigrante qui ont témoigné d’un attachement profond à la francophonie canadienne, attachement forgé pendant leurs études postsecondaires. L’important, nous disent-ils, c’est que nos établissements soient à la fois accueillants ET des espaces où le français est naturellement la langue commune. Des espaces où toute la population étudiante peut apprendre, se détendre et jouer en français. Des espaces où la rencontre entre les cultures est souhaitée, comme dans le reste de la société canadienne, mais où cette rencontre se fait en français. Des espaces où les locuteurs du français, de toutes origines confondues, sont majoritaires, où ils pourront apprendre à connaître l’héritage francophone du Canada ainsi que les cultures francophones d’ailleurs au sein d’une communauté étudiante pas comme les autres.

On a entendu, dans un passé assez récent, des personnalités dénigrer l’idée du postsecondaire « par et pour » les francophones en affirmant que des établissements de langue française en milieu minoritaire, c’est de la ghettoïsation et le signe d’une fermeture d’esprit. Mais voyons donc! Est-ce que les universités Bishop’s et McGill sont des centres d’intégrisme communautaire, fermées sur le monde? Bien sûr que non. Eh bien, pareillement, à Saint-Boniface, Moncton, Sainte-Anne, au Campus Saint-Jean, au Collège Boréal et à la Cité collégiale, entre autres, tous sont bienvenus, et on vise l’universalité; simplement, on le fait en français.

En devenant des espaces où les francophones et les francophiles de toutes origines ont les outils nécessaires pour simultanément apprendre à se connaître, à connaître la Francophonie, et à connaître le monde, nos établissements postsecondaires créeront des communautés étudiantes francophones postethniques. Cela se produit déjà, mais doit être accéléré et encouragé davantage. Ce faisant, ils aideront les communautés francophones minoritaires à effectuer la même transition à moyen terme : s’ouvrir aux autres et les intégrer. En produisant des diplômés d’horizons divers qui comprennent que la domination de la langue anglaise dans la sphère publique n’est qu’une norme intériorisée, ils rendront nos groupes linguistiques minoritaires plus résilients. Ces diplômés créeront ou participeront à leur tour à des organismes ou des entreprises dans lesquels le français est une langue de travail, voire la langue de travail. En bref, ils assureront la présence continue du français d’un océan à l’autre dans un avenir prévisible.

Rédigé par
Joel Belliveau
Joel Belliveau est historien et politologue, chercheur en résidence au Centre de recherche en civilisation canadienne-française de l’Université d’Ottawa, professeur émérite de l’Université Laurentienne et directeur de la boutique de consultation Éclair-Âges.
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