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ARTICLES DE FOND

Incursion dans le quotidien du service d’entretien d’une université

Toute une équipe s’affaire en coulisse à assurer le fonctionnement d’un campus grand comme une petite ville.

par MARK CARDWELL | 14 AOÛT 19

Chaque matin, Martin Deblois entame sa journée de travail à l’Université Laval par l’entretien des immenses piscines intérieures de l’établissement. Il est presque 8 h. En cette fin de printemps, M. Deblois fait le tour des deux piscines olympiques du Pavillon de l’éducation physique et des sports (le PEPS), attentif aux dommages ou aux changements de la qualité de l’eau qui auraient pu survenir pendant la nuit. « De toutes nos tâches sur le campus, l’entretien des piscines est la plus exigeante physiquement, et l’une des plus compliquées », précise-t-il.

Les piscines, servant aussi bien à l’entraînement des athlètes qu’à des fins récréatives, sont toujours très fréquentées. Des compétitions de natation locales, nationales et même internationales s’y déroulent. « Vu leur fréquentation quasi constante, assurer la propreté de l’eau est un vrai défi », explique M. Deblois, un des six plombiers de l’établissement (qui en compte 12) spécialement formés au filtrage et au traitement chimique de l’eau des piscines. « On doit respecter des règlements sur la clarté et le pH de l’eau, et sur sa teneur en chlore. Dès que l’eau devient trouble, qu’elle est contaminée ou que sa teneur en produits chimiques n’est pas conforme, les sauveteurs ferment les piscines et nous appellent. »

Son inspection visuelle terminée, M. Deblois emprunte les deux volées d’escaliers qui conduisent aux tunnels d’entretien sous les piscines, déverrouillant et reverrouillant les portes d’acier qui y mènent grâce aux clés de l’énorme trousseau qu’il porte à la ceinture. Un rugissement et une chaleur accablante l’accueillent dans les salles des machines où, pareils à des coeurs et poumons mécaniques, d’énormes pompes et filtres font circuler et nettoient en permanence les huit millions de litres d’eau des piscines, ainsi que les 200 000 litres de la pataugeoire et des jeux d’eau qui les séparent.

M. Deblois examine les machines, vérifie les niveaux de chlore des impressionnants réservoirs, et prélève des échantillons d’eau pour en faire l’analyse. Enfin, vers 9 h 30, il retourne aux abords des piscines pour déverser dans l’une des deux, comme il le fait toutes les semaines, 10 sacs de 50 livres de bicarbonate de soude afin de rendre l’eau plus alcaline.

« C’est tout pour aujourd’hui côté piscines, sauf urgence évidemment », conclut M. Deblois, dont l’affectation d’un an à l’entretien matinal des piscines prendra fin en septembre. Un collègue le remplacera. « Du travail m’attend ailleurs. »

Martin Deblois mets du bicarbonate de sodium dans la piscine. Toutes les photos par Francis Vachon.

Ainsi débute la journée type des près de 200 hommes et femmes qui composent l’équipe de gestion des infrastructures et des installations de l’Université Laval. Sans leur travail quotidien et leur prise en charge des petites urgences occasionnelles, le campus serait vite paralysé, avec les conséquences qu’on imagine pour les milliers d’étudiants, professeurs et employés qui y travaillent, étudient ou y font de la recherche. C’est ainsi dans toutes les universités canadiennes.

Denis Beaudoin est directeur du Service des immeubles de l’Université Laval. Diplômé en génie de l’établissement, il y est revenu il y a trois ans après 30 années passées dans le secteur québécois de la santé publique. Il supervise quasi tout ce qui concerne les immeubles, voies de circulation et autres infrastructures de l’Université Laval : planification, conception, réalisation, rénovation, entretien, etc.

Première université francophone à avoir vu le jour en Amérique du Nord, l’Université Laval a été fondée en 1663 dans ce qui est aujourd’hui le Vieux-Québec, ce qui en fait le plus ancien établissement postsecondaire du Canada. C’est dans les années 1950 qu’elle a migré vers son emplacement actuel, dans la périphérie sud-ouest de la ville. « À l’époque, il n’y avait ici que des terres agricoles et quelques arbres », explique M. Beaudoin à propos du campus de l’établissement, qui s’étale sur environ deux kilomètres carrés (200 hectares).

Celui-ci apprécie que les planificateurs du campus aient eu la sagesse d’avoir planifié l’infrastructure centrale avant de construire les immeubles. « Notre campus a vraiment été planifié pour répondre aux développements futurs et aux conditions climatiques et environnementale de la région de Québec. »

On a d’abord bâti un réseau de tunnels souterrains long de sept kilomètres, pour chauffer et alimenter en électricité tout le campus. Rectilignes, ces tunnels forment un quadrilatère sous le centre du campus, où se trouvent les principaux immeubles.

L’un des premiers immeubles de l’Université Laval à voir le jour a été la chaufferie. Situé à l’extrémité est du campus et inauguré en 1954 en présence du premier ministre du Québec Maurice Duplessis, ce gros immeuble en brique abrite les bureaux consacrés à la gestion des installations et les trois énormes chaudières qui assurent le chauffage de l’établissement depuis plus de 60 ans. Celles-ci trônent côte à côte dans un espace haut de trois étages. « Ce sont des chaudières industrielles comme on en trouve dans les usines de pâtes et papier », précise M. Beaudoin.

Sous ces chaudières, qui brûlent chaque année 10 millions de mètres cubes de gaz naturel, soit l’équivalent du volume de gaz naturel liquéfié que peuvent transporter les plus gros navires, d’autres étages abritent une série de pompes, de moteurs et de compresseurs massifs, qui assurent la circulation de l’eau. À l’autre extrémité du campus, une autre installation, plus récente et modeste, produit de l’eau glacée destinée à rafraîchir entre autres les immeubles, le matériel de recherche et les salles de serveurs informatiques. Les deux édifices permettent de faire circuler plus de 100 000 litres d’eau à la minute, soit assez pour remplir une piscine résidentielle en 30 secondes.

Michel Bourret est responsable de la réfrigération à l’Université Laval. « L’été, quand on tourne à plein régime en raison des besoins de climatisation, on est à l’origine du tiers de la consommation d’électricité sur le campus », dit-il.

M. Bourret précise que l’alimentation en énergie et l’entretien sont grandement facilités par le réseau de tunnels, dans lesquels courent d’innombrables conduites, câbles électriques et faisceaux de fibre optique codés par couleur. « Les gens de l’entretien technique sont un peu comme des marmottes, ils passent beaucoup de temps à travailler sous terre. » Il ajoute cependant que même si les tunnels sont larges et propres, il peut y faire très chaud, surtout dans les tronçons les plus anciens, qui sont plus étroits et abritent de plus grosses conduites. « Il fait environ 40 °C là-dedans. En marchant, on a l’impression d’avoir un sèche-cheveux braqué sur le visage. On n’a pas besoin de partir dans le sud pendant l’hiver. »

Un gros plan des trousseaux de clés portés par Réal Tardif.

Avec ses 45 000 étudiants inscrits à des centaines de programmes, l’Université Laval est l’une des plus grandes universités canadiennes.

Elle possède aussi une charte qui fait d’elle une « ville dans la ville », au propre comme au figuré. « Elle est une entité autonome sur le plan juridique, une cité universitaire dirigée par une rectrice plutôt que par un maire, explique M. Beaudoin. Nous n’avons pas besoin de permis de construction délivrés par la municipalité. Nous construisons et gérons nos propres systèmes et immeubles. »

La gestion des installations de l’Université Laval est répartie entre cinq services. Un des plus importants est celui des transports et travaux publics, qui est responsable des voies de circulation, des trottoirs, des parcs, et de divers services comme l’eau et l’électricité (mais pas de la collecte des déchets ou du recyclage qui, comme l’enlèvement de la neige, sont assurés par des tiers).

Embauché en décembre dernier comme remplaçant, Gabriel Tremblay participe au déneigement des centaines de toits, trottoirs et entrées d’immeubles que compte l’Université Laval. « Il faut des jours pour enlever 20 centimètres de neige. Et ici, à Québec, il neige énormément », précise M. Tremblay, qui conduit ce jour-là « Mobile 35 », une camionnette destinée au transport des ouvriers qualifiés, des matériaux et de l’équipement sur le campus. Il reçoit ses ordres par radio.

Le service d’entretien des immeubles est lui aussi très important. Il assure l’entretien et la réparation des 30 immeubles du campus de Québec et de leurs 700 000 mètres carrés de surface (des chiffres comparables à ceux de l’Université McGill ou de l’Université d’Ottawa, selon M. Beaudoin).

Ce service contribue aussi, au besoin, à l’entretien des immeubles de la Forêt Montmorency, un environnement de recherche situé à une heure au nord et qui appartient à l’Université Laval, ainsi qu’à l’entretien de la Villa Frederick James qui, surplombant le Rocher Percé, en Gaspésie, a été léguée à l’Université Laval et accueille des ateliers pendant l’été.

Un troisième service, celui des projets immobiliers, gère la centaine de projets de construction effectués chaque année par l’Université Laval. Les budgets peuvent aller de 20 000 dollars pour la réparation de toits ou le remplacement de fenêtres, à des millions de dollars pour la rénovation de classes et de laboratoires, ou encore la construction de nouveaux immeubles.

Parmi les projets en cours figurent la planification du tout nouvel Institut nordique du Québec et la construction de nouvelles tours de refroidissement en acier galvanisé, dont les budgets se chiffrent respectivement à 83 et à 10 millions de dollars.

« Nous gérons nos projets du début à la fin, précise M. Beaudoin, du processus d’appel d’offres au contrôle de la qualité pendant les travaux, même si nous ne procédons pas à la construction proprement dite qui est confiée à des tiers. Une fois l’immeuble livré, le service de gestion des immeubles prend le relais. »

Les deux derniers services sont ceux de la gestion des immeubles, qui gère et planifie la manière dont les espaces sont utilisés, et celui de l’administration, qui s’occupe des ressources humaines, des services financiers et des services de nettoyage, confiés à des tiers.

Même si le campus s’active tout particulièrement en semaine, pendant les heures de bureau, pendant les trimestres d’automne et d’hiver, M. Beaudoin mentionne que les gens de son service sont toujours à pied d’oeuvre. « Contrairement à un hôpital, l’Université n’a pas besoin d’être ouverte tout le temps, poursuit-il. Mais si une panne d’électricité touche une serre expérimentale, par exemple, il faut réagir rapidement. C’est pour ça qu’on dispose toujours de personnel sur appel, en mesure d’intervenir. Et quand c’est calme sur le campus, on en profite pour procéder à l’entretien et aux autres travaux que nécessitent l’infrastructure et les installations. »


Daniel Clavet installe un couvre-plancher en vinyle
dans une résidence pour les étudiants.

C’est maintenant le milieu de la matinée. Protégé par des genouillères, Daniel Clavet installe un nouveau couvre-plancher en vinyle dans une petite chambre d’une résidence.
« Les choses s’usent », explique le menuisier de 57 ans, qui a quitté le secteur de la construction résidentielle il y a 10 ans pour un emploi à l’Université Laval. Vêtu du pantalon de travail et de la chemise bleu foncé que portent tous les membres du personnel d’entretien de l’établissement, il effectue principalement des travaux de rénovation et de réparation dans les quatre résidences du campus, vieilles de 50 ans, qui comptent 2 200 lits.

M. Clavet assure que pour un ouvrier chevronné comme lui, travailler sur un campus est formidable. « Mon salaire horaire est sans doute inférieur d’environ 10 dollars à ce qu’il serait dans le secteur de la construction, mais mes conditions de travail compensent amplement ce manque à gagner, dit-il. Je travaille surtout à l’intérieur, non plus sur les toits ou sur des échelles par mauvais temps. J’ai des horaires fixes et des collègues formidables. »

Maxime Gauthier partage ce sentiment. Technicien en systèmes électriques, il travaille à la chaufferie centrale. « Je ne gagne sans doute pas autant que si je travaillais dans une grande usine d’aluminium ou de pâtes et papier, dit-il, mais j’aime ce que je fais. C’est amusant et stimulant de travailler sur un campus. »

La journée se poursuit. Excité comme un enfant dans une confiserie, Réal Tardif, coordonnateur, Électricité, décrit à un visiteur certaines des composantes clés du réseau électrique de l’Université Laval. « L’électricité nous est fournie, mais nous contrôlons sa distribution », explique M. Tardif, qui a travaillé pour de grandes entreprises industrielles dans le Nord-du-Québec avant d’intégrer l’Université Laval en 1996.

M. Tardif dirige une équipe formée de sept techniciens qui veillent au maintien de l’alimentation en électricité, et d’une demi-douzaine d’électriciens diplômés, qui réparent les disjoncteurs et effectuent d’autres tâches d’entretien dans les immeubles du campus. L’équipe assure aussi l’entretien hebdomadaire des génératrices diesel installées dans les principaux immeubles du campus, en cas de panne. « On est complètement indépendant, assure M. Tardif. Tant qu’il y a du diesel, on peut produire du courant. »

« Il faut éviter toute panne d’alimentation et faire attention quand on coupe le courant dans la totalité ou dans une partie d’un immeuble pour des réparations ou de l’entretien. Nous devons coordonner nos activités avec beaucoup de gens et tout planifier au moins un mois à l’avance pour éviter d’interrompre des expériences, des examens ou des cours. »

Selon M. Tardif, le fait de travailler dans différents types d’immeubles (bâtiments administratifs, résidences, laboratoires) datant d’époques diverses est un défi additionnel. Les besoins varient de l’un à l’autre. Son équipe doit aussi régulièrement répondre à des demandes d’alimentation électrique pour des travaux de recherche précis. « C’est un vrai défi de parvenir à répondre à tous, et parfois on n’y arrive pas en raison de la nature des lieux. »

Frédéric Harvey vérifie un paneau d’instrumentation à la piscine PEPS.

Maximo est le nom du logiciel d’IBM qui trie les appels des employés de l’Université Laval concernant des problèmes urgents qui exigent l’intervention du personnel d’entretien. Les problèmes sont classés sur une échelle allant de un, pour les plus urgents, à quatre. « On reçoit de 400 à 500 appels tous les quinze jours, dont une vingtaine d’appels urgents par jour, précise Frédéric Harvey, chef des services de plomberie de l’Université Laval. Le hic, c’est que la cuvette bouchée dans une toilette parmi les centaines que compte le campus peut représenter une urgence pour quelqu’un, mais on ne peut pas nécessairement intervenir sur-le-champ, parce qu’on doit répondre en même temps à de vraies urgences. »

Une vraie urgence s’est par exemple produite un matin de semaine pendant l’hiver 2018, quand le joint d’une conduite d’eau a explosé au troisième étage du Pavillon Alexandre-Vachon. Celui-ci date des années 1960 et abrite la Faculté des sciences et de génie ainsi que les bureaux d’une vingtaine de titulaires de Chaires de recherche du Canada.

« L’eau dévalait les escaliers, inondait les planchers, coulait au travers des plafonds jusque dans les laboratoires, raconte M. Harvey. On a dû fermer tout l’immeuble. Heureusement, on est venu à bout du problème en une heure. Mais il a fallu des semaines pour tout nettoyer et réparer. Il y a eu de gros dégâts. »

À l’extérieur, par ce bel après-midi ensoleillé, de petits groupes d’étudiants et de membres du personnel font du vélo ou arpentent les nombreux sentiers bordés d’ormes qui sillonnent le campus, inconscients de tout le travail qu’accomplit en cet instant précis le personnel d’entretien à l’intérieur des immeubles, et sous terre. « Pour nous, des services techniques, le campus est un immense terrain de jeu, conclut M. Beaudoin, il se passe toujours quelque chose. On ne s’ennuie jamais. »

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