Passer au contenu principal
Conseils carrière

Assez discuté, le temps est venu d’agir pour aider les enseignants en situation précaire

Avis aux professeurs occupant un poste permanent ou menant à la permanence : vous pouvez changer la vie d’énormément de gens.

par ANDREA EIDINGER | 17 JUIN 21

En février 2020, des anonymes ont publié un manifeste dénonçant la précarité d’emploi des chargés de cours, intitulé « Precarious Historical Instructor’s Manifesto ». Ce document visait à alimenter les discussions sur la précarité, à susciter une réflexion sur l’expérience des professeurs qui la subissent ainsi qu’à formuler des recommandations visant à apporter des changements à tous les niveaux. Après avoir tièdement accueilli le manifeste, la Société historique du Canada (SHC) l’a approuvé lors de son assemblée générale annuelle, en grande partie à la suite d’une lettre ouverte de professeurs occupant un poste permanent ou menant à la permanence qui soutenaient le manifeste.

L’engagement de la SHC envers le manifeste a en partie pris la forme de l’organisation de trois séances en ligne qui devaient permettre d’aborder différents problèmes et regrouper des intervenants aux parcours très diversifiés. J’ai été invitée à participer à la troisième et dernière d’entre elles, consacrée à ce que la SHC pourrait faire pour remédier au problème de la précarité. J’étais embêtée, n’arrivant pas décider des propos à tenir.

Une personne qui connaissait le sujet et avec qui j’en ai discuté m’a posé une question qui m’a beaucoup éclairée : « Si le milieu universitaire était un verre d’eau, de quelle couleur serait l’eau? » J’ai répondu qu’elle serait noire et visqueuse. Elle m’a alors regardée droit dans les yeux et a demandé : « Pourquoi tu avales ce truc alors? » Après avoir réfléchi un moment, je lui ai répondu : « Parce que les gens sont formidables, même si le système est immonde. » Autres questions : « Qu’est-ce que le système? Qui décide de la manière dont les choses doivent se passer? » Nous, bien sûr. C’est nous qui en décidons.

Le sentiment général est clair : les professeurs en situation précaire ne sont toujours pas entendus. Il y a beaucoup de colère et d’amertume entourant cette situation. Certains se questionnent à savoir si les professeurs occupant un poste permanent ou menant à la permanence participent réellement au changement, ou si le fait d’approuver le manifeste constitue une tentative de leur part d’agir le moins possible, de dévier l’attention des vrais problèmes.

La précarité est une réalité. D’innombrables articles d’actualité, articles universitaires, blogues et rapports officiels ont déjà abordé la question sous tous ses angles. J’en ai moi-même rédigé plusieurs. Sans parler du manifeste qui énonce, dans un langage simple, des mesures pratiques qui peuvent être mises en œuvre à chaque niveau. Je me demande cependant combien de professeurs occupant un poste permanent ou menant à la permanence ont déjà appliqué ces mesures. S’il suffisait de parler pour remédier au problème de la précarité, il serait déjà réglé depuis longtemps. Nous devons cesser de parler et commencer à agir pour changer les choses dès maintenant. Je dois toutefois admettre craindre que rien ne change…

Voici donc ce que j’aimerais dire :

À mes collègues chargés de cours : « Je vous aime tous. Rien de tout cela n’est votre faute. Vous n’avez rien fait de mal et vous n’êtes pas seuls. Cette profession aimerait vous convaincre que vous avez échoué, mais vous êtes notre plus grand espoir pour l’avenir. Votre force et votre résilience représentent notre salut, si tant est que nous puissions être sauvés. Je vous vois, je suis témoin de votre combat. »

Aux étudiants aux cycles supérieurs : « Vous méritez mieux. Il n’y a pas d’honneur à souffrir pour sa profession. Ne laissez personne vous dire le contraire. Vous méritez d’être justement rémunérés, de pouvoir payer votre loyer et manger à votre faim. Vous n’avez pas à être exploités par un système universitaire et par des professeurs qui profitent de vos subventions et de la main-d’œuvre bon marché que vous constituez. Le statut de chargé de cours ne mène pas à la permanence. Vous méritez mieux et la vie n’a pas à être si difficile. »

Aux professeurs occupant un poste permanent ou menant à la permanence, je dis : « Engagez-vous, agissez. Vous tirez parti d’un système qui exploite systématiquement les chargés de cours et les étudiants aux cycles supérieurs en situation de précarité. Vous croyez que leur situation n’a rien à voir avec vous, mais c’est faux. Libre à vous de vous en laver les mains, de dire que c’est la faute du département, mais vous êtes le département. Libre à vous de dire que c’est la faute de l’administration, mais vous êtes l’administration. Vu le pouvoir et la sécurité d’emploi dont vous disposez, vous pouvez changer la vie d’énormément de gens. À vous de le faire. À vous d’agir. »

Enfin, à ceux qui ont signé la lettre ouverte : « Merci. Vous ne pouvez savoir à quel point nous vous sommes reconnaissants. »

Andrea Eidinger a été chargée de cours dans plusieurs universités de la Colombie-Britannique et du Québec.

COMMENTAIRES
Laisser un commentaire
Affaires universitaires modère tous les commentaires reçus en fonction des lignes directrices. Les commentaires approuvés sont généralement affichés un jour ouvrable après leur réception. Certains commentaires particulièrement intéressants pourraient aussi être publiés dans la version papier du magazine ou ailleurs.

Your email address will not be published. Required fields are marked *

  1. Xavier Roucou / 18 June 2021 at 11:22

    Bonjour,
    je suis professeur depuis 2004 et j’occupe un poste permanent, donc je me sens interpellé par cet article qui a attiré mon attention pour plusieurs raisons:
    1. Au risque de choquer car je comprends d’après le texte qu’il traite d’une problématique grave et qui perdure, j’avoue que je ne suis pas au courant de la problématique.
    2. Je ne vois donc pas quelle mesure je pourrais appliquer pour améliorer la situation.
    3. Suite aux points 1 et 2 ci-dessus, je me sens mal à l’aise de me faire dire que “Vous tirez parti d’un système qui exploite systématiquement les chargés de cours et les étudiants aux cycles supérieurs en situation de précarité. Libre à vous de vous en laver les mains, de dire que c’est la faute du département, mais vous êtes le département”.
    J’imagine donc qu’il y a un problème de communication?