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Dans les coulisses des conflits de travail sur les campus albertains

Une combinaison de facteurs a mené à deux grèves du corps professoral, et possiblement d’autres sont à venir.

par MOIRA MACDONALD | 11 MAR 22

Jusqu’à tout récemment, aucune grève des membres du corps professoral n’avait eu lieu en Alberta. Mais avant même que finisse la première semaine de 2022, les 82 professeurs de l’Université Concordia d’Edmonton ont érigé un piquet de grève, une première dans l’histoire de la province, malgré une température de 40 degrés Celsius sous zéro.

Cette grève a duré 11 jours. Mais, une autre se préparait déjà. Après la rupture des pourparlers, une grève a été déclenchée à l’Université de Lethbridge le 10 février. Bien que les professeurs étaient encore sur la ligne de piquetage au début de mars, leur syndicat a annoncé la tenue de séances de médiation avec l’Université vers la mi-mars. Le corps professoral de l’Université Mount Royal a lui aussi voté en faveur de la grève, mais une entente provisoire a été annoncée à la dernière minute, et celle-ci a été ratifiée le 14 février. Également au début de mars, l’Université de l’Alberta tentait une médiation avec son association de professeurs (une possible entente est en train d’être négociée au moment d’écrire ces lignes). Même chose pour l’Université Athabasca, qui maintient toutefois ses préparatifs en vue d’une éventuelle grève.

Pour expliquer toutes ces tensions dans les universités albertaines, il faut d’abord faire un retour en arrière. En 2017, le gouvernement de l’Alberta, alors dirigé par le Nouveau Parti démocratique de Rachel Notley, a étendu le droit de grève aux membres du corps professoral et du personnel des établissements d’enseignement postsecondaire à la suite d’une décision rendue par la Cour suprême en 2015. Selon Bill Werry, directeur général du Conseil des dirigeants du milieu postsecondaire de l’Alberta, les syndicats et les universités ont été contraints de trouver d’autres façons d’aborder le processus de négociation collective. « Le climat général des négociations en a été transformé, car il n’est plus aussi fortement basé sur les relations. Les deux parties ont ajouté un nouvel outil à leur arsenal et semblent vouloir le mettre à l’essai. »

Le 14 janvier 2022, des membres de l’Association des professeurs de l’Université Concordia d’Edmonton manifestaient lors de la deuxième semaine de leur grève. Les salaires et la charge de travail étaient au cœur du conflit de travail. Photo prise par Artur Widak/NurPhoto via Getty Images.

Les effets de la COVID-19

Il ne faut pas non plus faire abstraction du contexte entraîné par la pandémie. Plusieurs universités étaient sur le point de renouveler leurs ententes collectives lorsque la COVID-19 a frappé au début de 2020 et relégué les négociations au second plan.

Selon Larry Savage, professeur d’études des relations de travail à l’Université Brock, il est rare qu’autant de conflits de travail réels ou potentiels se déroulent en même temps, et pas seulement en Alberta. Il mentionne les grèves récentes à l’Institut universitaire de technologie de l’Ontario ainsi qu’à l’Université Acadia, en Nouvelle-Écosse. Il souligne que l’intensification inattendue de la charge de travail en raison de la pandémie a fait naître des tensions. Les professeurs et les bibliothécaires de l’Université Sainte-Anne, en Nouvelle-Écosse, ont également déclenché une grève récemment.


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« Les gens ont l’impression d’avoir tout donné pour offrir une expérience de formation de qualité, précise M. Savage, qui a effectué des recherches sur les associations de professeurs et y a constaté une activité militante plus marquée en raison des pressions économiques et politiques externes. Ils se sont adaptés aux cours en ligne, ont effectué de multiples tâches supplémentaires et n’ont rien récolté en retour, d’où leurs frustrations. »

Alex Usher, expert-conseil en enseignement supérieur, estime lui aussi que l’accroissement de la charge de travail ainsi que l’isolement et l’éloignement découlant de la pandémie ont exacerbé les tensions. « Des situations qui, en temps normal, auraient été rapidement et amicalement désamorcées si tout le monde avait bénéficié d’un peu plus de sommeil et avait pu, à l’occasion, échanger amicalement en personne autour d’une tasse de café ont emprunté une tout autre tangente à l’hiver 2022 », écrit-il dans un billet de blogue paru en février.

Les universités albertaines doivent par ailleurs composer avec d’importantes mesures d’austérité provinciales instaurées en 2019 par le Parti conservateur uni de Jason Kenney pour atténuer plusieurs déficits annuels successifs. L’Université de Lethbridge, préoccupée par les répercussions de la grève, a révélé à la fin février que son financement provincial a été réduit de 20 % depuis 2019, ce qui représente une perte de 21 millions de dollars. Ses droits de scolarité ont augmenté de 21 % au cours de la même période, le gouvernement Kenney ayant mis fin au gel des droits.

Même si des observateurs affirment que les positions de l’Université et du syndicat ne sont pas si éloignées, de telles coupes budgétaires « entrent certainement en ligne de compte durant les négociations », estime Daniel Paul O’Donnell, président de l’Association des professeurs de l’Université de Lethbridge. Il précise aussi que de possibles restrictions concernant la participation du corps professoral aux processus de gouvernance collégiale figurent parmi les autres points qui préoccupent les membres. Plusieurs syndicats, dont le sien, accusent le gouvernement de l’Alberta de s’ingérer dans le processus de négociation collective en vertu de la Loi sur les employeurs du secteur public, qui lui permet de fixer des limites financières et des modalités que les employeurs du secteur public sont tenus de respecter durant les négociations. Ces limites n’ont pas à être divulguées à une tierce partie. Dans une déclaration écrite, le ministre de l’Enseignement supérieur Demetrios Nicolaides a indiqué que le gouvernement « établit le mandat » des établissements d’enseignement postsecondaire et que celui-ci délimite ensuite les négociations, mais que le gouvernement ne participe pas à celles-ci sur une base quotidienne.

Incidences résiduelles

Dans le conflit opposant le corps professoral de l’Université Mount Royal au conseil d’administration de l’établissement, la charge de travail et la rémunération étaient au cœur du litige. Les deux parties ont finalement conclu une entente collective de quatre ans (jusqu’en 2024) comprenant des augmentations salariales de 3,25 %. L’Association des professeurs de l’Université Concordia d’Edmonton fait état d’améliorations sur le plan des salaires, de la charge de travail (un point essentiel selon le syndicat), de la sécurité d’emploi et de la protection des droits de propriété intellectuelle.

Le droit de grève « a eu beaucoup de poids, surtout dans une province comme l’Alberta », affirme Glynis Price, présidente de l’Association de professeurs de l’Université Concordia d’Edmonton. Bien que son association soit petite comparativement aux autres, elle est la toute première à avoir déclenché une grève, attirant ainsi l’attention d’autres associations, dont les membres sont venus grossir les lignes de piquetage.

« Les associations de professeurs de l’Alberta agissent plutôt en vase clos habituellement. Mais depuis trois ou quatre mois, le nombre de réunions et d’échanges de courriels a nettement augmenté, poursuit-elle. Les moyens de pression exercés en Alberta ont eu comme merveilleuse conséquence de nous amener à nous parler. »

Les recteurs et les conseils d’administration des universités constatent aussi qu’ils doivent redoubler d’efforts en ce qui a trait à l’acquisition d’outils et de compétences, comme la capacité à établir des liens et une bonne communication avec les employés, afin de s’adapter au changement qu’apporte le droit de grève, conclut M. Werry.

« Toutes les grèves ont une incidence. Nous devons tirer des leçons des défis qui se présentent à nous », rappelle-t-il.

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