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Insécurité alimentaire : en quête de solutions durables

Devant l’actuelle précarité financière des étudiant.e.s, les universités sont appelées à étendre leurs services au-delà du modèle traditionnel de banque alimentaire.
par ERIKA THORKELSON
01 MAR 23

Insécurité alimentaire : en quête de solutions durables

Devant l’actuelle précarité financière des étudiant.e.s, les universités sont appelées à étendre leurs services au-delà du modèle traditionnel de banque alimentaire.

par ERIKA THORKELSON | 01 MAR 23

À sa dernière année comme étudiante aux cycles supérieurs à l’Université de la Colombie-Britannique, Olga Belokon s’est trouvée devant un terrible dilemme : payer ses cours ou manger. Venue à Vancouver en 2018 pour effectuer sa maîtrise en études asiatiques, l’étudiante russe ne s’attendait pas à un coût de la vie si élevé. Avec un peu d’aide de sa famille en Russie et en partageant un appartement avec six autres personnes, elle arrivait à s’en sortir. « Puis, la pandémie a frappé, et j’ai dû subvenir à mes besoins toute seule, se remémore-t-elle. C’est là que tout a basculé. »

En 2021, Mme Belokon cumulait trois emplois pour payer ses études, dont les droits de scolarité sont beaucoup plus élevés que ceux de ses collègues originaires du Canada. Elle devait souvent travailler au détriment de ses études, mais elle s’en sortait. Puis son chat est tombé malade. La facture du vétérinaire l’a poussée au bord du précipice alors que les sanctions s’abattant sur la Russie (en raison de l’invasion de l’Ukraine) la coupaient complètement de l’aide de sa famille.

« Comment est-ce que je peux réduire mes dépenses au maximum? » s’est-elle demandé. C’est là qu’elle a fini par accepter qu’elle devait se tourner vers la banque alimentaire.

À l’instar d’Olga Belokon, bon nombre d’étudiant.e.s ont vécu de la précarité financière dans les dernières années. Comme l’explique Kathleen Simpson, directrice principale des services aux étudiant.e.s à l’Alma Mater Society (AMS) de l’Université de la Colombie-Britannique – l’organisme à l’origine de la banque alimentaire du campus –, mis ensemble, l’inflation, les coûts élevés des logements et la hausse des droits de scolarité ont créé la tempête parfaite pour aggraver l’insécurité alimentaire chez les étudiant.e.s.

« Les visites augmentent à une vitesse alarmante », observe-t-elle. En effet, la fréquentation de la banque alimentaire de l’AMS Food Bank a triplé, passant de quelque 2 500 visites de mai 2020 à avril 2021 à 7 500 en 2021-2022. L’automne dernier, les étudiant.e.s de l’étranger représentaient 79 % des visites à la banque alimentaire alors que ces personnes ne représentent que 30 % de la population étudiante de l’Université. Selon Mme Simpson, les chiffres risquent de continuer à gonfler cette année.

En octobre, des centaines d’étudiant.e.s de l’établissement ont quitté leur salle de classe pour réclamer plus de fonds pour les initiatives de lutte contre l’insécurité alimentaire. L’Université a donc versé une somme unique de 500 000 dollars pour les deux campus, celui de Vancouver et celui de l’Okanagan. Pour Mme Simpson, ce n’est pas assez : il faut un financement et des solutions à long terme.

« Ce genre de chèque représente une aide plus que bienvenue, mais dès que l’argent est dépensé, le problème revient de sitôt », explique-t-elle. Si on trouve toujours certaines denrées de base comme le pain, les œufs ainsi que des fruits et légumes à la banque alimentaire, un manque d’argent peut se traduire en perte d’accès à des produits importants pour les étudiant.e.s de l’étranger, comme le riz et les légumineuses.

Avec l’inflation et d’autres facteurs comme la hausse des coûts de transport, le panier d’épicerie est plus coûteux que jamais, une réalité qui a des répercussions pour les banques alimentaires des universités et des collectivités de partout au pays. L’automne dernier, Global News rapportait une forte hausse de la demande dans les banques alimentaires de l’Université de l’Alberta à Edmonton et des universités Mount Saint Vincent et Dalhousie à Halifax. Même son de cloche dans le Bilan-Faim, réalisé annuellement par Banques alimentaires Canada : depuis 2019, on rapporte une hausse de 35 % des visites aux banques alimentaires communautaires du Canada.

Devant cette situation, plusieurs établissements comme l’Université Dalhousie, l’Université de Regina et l’Université de Victoria ont lancé à l’automne une campagne de financement pour soutenir leur banque alimentaire. Néanmoins, la communauté étudiante et le personnel se tournent de plus en plus vers la recherche de solutions novatrices en dehors de la banque alimentaire.

L’image de l’étudiant.e affamé.e a longtemps été considérée comme matière à blague et même comme un rite de passage. Peu de gens ont mesuré les coûts émotionnels, physiques et scolaires du menu à base de Kraft Dinner et de nouilles ramen.

Le Guelph Lab est le fruit d’une collaboration entre l’Université et la Ville de Guelph visant à lutter contre l’insécurité alimentaire. Comme le fait remarquer le responsable du laboratoire Sam Laban, l’image de l’étudiant.e affamé.e a longtemps été considérée comme matière à blague et même comme un rite de passage. Peu de gens ont mesuré les coûts émotionnels, physiques et scolaires du menu à base de Kraft Dinner et de nouilles ramen. « On est passé à côté du problème pendant 30 ans », dit-il.

Aujourd’hui, si presque toutes les universités canadiennes ont une banque alimentaire sur leur campus, M. Laban pense qu’elles peuvent faire mieux. « Pendant longtemps, la banque alimentaire a été la principale solution à l’insécurité alimentaire. Mais les choses changent et évoluent. Les universités sont de plus en plus nombreuses à reconnaître le rôle qu’elles jouent dans la santé globale et le bien-être de la communauté étudiante qui y vit, travaille, étudie, mange et se divertit. »

Le Food Hub de l’Université de la Colombie-Britannique, remarque-t-il, est le parfait exemple d’intervention ciblée et concertée que doivent viser les universités. Depuis 2021, le Food Hub mène différentes initiatives comme le programme de repas-partagé, qui consiste à remettre aux étudiant.e.s de l’argent pour manger aux cafétérias des résidences ou des cartes-cadeaux échangeables dans les épiceries du campus.

Plus récemment, l’organisme a mis sur pied le marché Food Hub. D’abord ouvert en février 2022 à titre de projet pilote de neuf semaines, il a rouvert ses portes en octobre 2022 au rez-de-chaussée du Centre de recherche interactive sur le développement durable de l’Université de la Colombie-Britannique. Le marché propose différents produits frais et non périssables à un prix beaucoup plus bas que dans les épiceries à but lucratif de la région. Proposant une solution de rechange économique accessible à tout le monde, le marché vise à éviter le sentiment de honte qu’on peut éprouver au moment d’obtenir de l’aide financière ou alimentaire, et, à long terme, à atténuer le besoin de soutien d’urgence.

Directrice du marché et étudiante de cinquième année au programme coop de baccalauréat ès arts avec majeure en genre, race, sexualité et justice sociale, Kaitlin Wu supervise une soixantaine de bénévoles, dont la majorité est aux études. Pour elle, le marché est en évolution constante : l’équipe est toujours à l’écoute des idées pour mieux servir la population et la communauté étudiante, et ce, jusque dans la disposition des articles sur les tablettes. « Les bénévoles m’aident à gérer l’espace et à décider ce qui va où, explique-t-elle. On bouge des choses chaque semaine, selon les besoins. »

L’un des principes du Food Hub, c’est que la sécurité alimentaire, c’est plus que des calories et des nutriments : la nourriture et l’alimentation doivent aussi générer de la joie et un sentiment de communauté. C’est pour cette raison que le marché propose des ingrédients de partout dans le monde – sucre de palme, paneer, sauce au poisson – en plus des cafés à un dollar et des très appréciées bouchées de brownies. À l’entrée, la clientèle peut écrire sur un tableau blanc ses suggestions d’articles ou d’activités et programmes.

« Nous recevons beaucoup de commentaires [de la clientèle] sur le fait que l’on offre des ingrédients qui étaient également accessibles dans leur pays d’origine, ajoute Mme Wu. Nous passons beaucoup de temps à réfléchir aux ingrédients que nous voulons offrir, pour que les gens se sentent en sécurité et aient l’impression d’être vu.e.s. »

Pour donner vie au marché, il a fallu un énorme travail à l’échelle du campus. Mme Wu a collaboré avec l’équipe financière de l’Université pour organiser les paiements, avec l’équipe des installations pour configurer l’espace, et ainsi de suite. Cody Rector, gestionnaire de l’Agora Cafe (tenu par des étudiant.e.s de l’Université de la Colombie-Britannique), a créé des recettes qu’il a affichées dans le local pour que les étudiant.e.s sachent comment utiliser les ingrédients sur les tablettes. Nouilles sautées et riz espagnol à l’autocuiseur font des repas rapides et faciles à préparer avec un minimum d’ingrédients, d’espace et de savoir-faire. Et pour limiter le gaspillage, le marché remet ses invendus à l’Agora Cafe.

L’un des principes du Food Hub, c’est que la sécurité alimentaire, c’est plus que des calories et des nutriments : la nourriture et l’alimentation doivent aussi générer de la joie et un sentiment de communauté.

Dans le même esprit, l’Université de Guelph a adopté une initiative visant à offrir des produits frais à un prix flexible. Au point de vente, la clientèle choisit, à l’intérieur d’une gamme, le prix qui correspond à ses besoins. Selon M. Laban, le modèle a été jusqu’ici une réussite. « D’après les données des ventes, nous savons que certaines personnes peuvent payer le prix réel, et le font. D’autres choisissent de payer un peu moins. Le marché arrive donc à rentrer dans ses frais quand il vend de la nourriture. »

Sara Kozicky, gestionnaire de projet en sécurité alimentaire à UBC Wellbeing – une initiative visant à aider l’Université de la Colombie-Britannique à être un meilleur endroit où vivre, travailler et apprendre –, pense qu’il est essentiel pour toute université de sortir des sentiers battus pour résoudre un problème aussi vaste et complexe. C’est dans cet esprit qu’elle participe à un réseau informel réunissant du personnel universitaire et des groupes étudiants de partout au pays qui s’investissent dans des initiatives de sécurité alimentaire dans les établissements. « Les gens occupent toutes sortes de postes et de rôles dans les universités ou dans la collectivité. Ces personnes font ce travail parallèlement à leurs fonctions; elles font tout en leur possible pour donner de l’espoir à leur milieu. »

Pour aller plus loin dans ce travail, Mme Kozicky et M. Laban ont organisé en 2020 une conférence virtuelle intitulée « Promouvoir la sécurité alimentaire aux universités », avec la participation de partenaires de l’Université de Guelph, de l’Université d’Ottawa et de l’Université McMaster ainsi que d’organismes communautaires comme Meal Exchange (qui a mis fin à ses activités en 2022).

Mme Kozicky et M. Laban s’entendent pour dire qu’on parle de plus en plus de la faim chez les étudiant.e.s, mais qu’il y a encore beaucoup à faire. Dans le cadre de la conférence virtuelle de 2020, le Guelph Lab a commandé une analyse des mesures prises pour faire face à l’insécurité alimentaire de la communauté étudiante dans 22 campus du Canada. C’est l’Université de la Colombie-Britannique qui a obtenu le meilleur résultat en raison de son travail de coordination à l’échelle du campus et de ses initiatives qui, en dehors de la fourniture de denrées, prennent la forme de programmes pour la sensibilité culturelle, la littératie alimentaire et les compétences alimentaires. Toutefois, pour plus de la moitié des établissements examinés, on a constaté « une faible prise de conscience et un faible engagement » à l’égard de la sécurité alimentaire. Dans bien des cas, lorsque des initiatives existaient, celles-ci étaient le seul fait d’étudiant.e.s.

Selon M. Laban, les universités devraient prendre le relais lorsque les étudiant.e.s n’ont pas toutes les capacités nécessaires pour cette tâche d’envergure. S’il reconnaît que la participation étudiante génère des expériences de vie, des liens communautaires et une belle énergie, il estime que de pouvoir compter sur des employé.e.s apporte un savoir organisationnel et de la pérennité. Ce type de collaboration prenant la forme d’un « leadership sans fardeau » permet aux étudiant.e.s d’orienter le travail sans devoir porter tout le poids de sa continuité.

Celui-ci remarque par ailleurs qu’il s’avère souvent lucratif pour les universités de recruter des étudiant.e.s de l’étranger qui paieront des droits de scolarité beaucoup plus élevés. Mais si ces fonds supplémentaires servent à financer des initiatives pour la sécurité alimentaire, il peut se créer un cercle vicieux où les personnes qui financent les programmes sont aussi celles qui en ont le plus besoin. « Est-ce même éthique? », demande-t-il.


Depuis la fin de ses études l’été dernier, Olga Belokon s’est mariée, elle a trouvé un travail à temps plein et elle s’est définitivement installée à Vancouver. Mais elle n’oubliera jamais combien sa dernière année d’études a été éprouvante. « Ça va beaucoup mieux maintenant », dit-elle.

M. Laban, pour sa part, s’interroge sur le sort des étudiant.e.s qui n’ont pu se rendre jusqu’à la fin, sans compter les effets invisibles sur les personnes qui, comme MmeBelokon, ont vu la lumière au bout du tunnel. « Les jeunes suivent le chemin que nous leur avons montré pour réussir, et pourtant, il y a toutes ces difficultés. Certaines personnes réussiront à terminer l’université, mais le feront-elles de la même façon ou avec autant de succès que si elles n’avaient pas eu à affronter cette épreuve? »

Rédigé par
Erika Thorkelson
Erika Thorkelson est une journaliste indépendante et auteure de fiction et de non-fiction basée à Vancouver. Elle enseigne l'écriture et les sciences humaines à l’Université d’art et de design Emily-Carr.
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