Répondre aux « Et alors? » dans les formulaires de demande du CRSH
Comment articuler les résultats escomptés du projet de recherche que vous proposez.
Question:
Je suis en train de remplir une demande de subvention de développement Savoir du Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH), et on me demande de décrire « les résultats et les avantages scientifiques potentiels à long terme (p. ex. évolution, conséquences, possibilités d’apprentissage et implications) qui pourraient découler du projet proposé » (tiré des instructions du CRSH). J’étudie en cinéma et je m’intéresse particulièrement aux films réalisés par des personnes et sociétés de production africaines. Dès que je décris ce que mon projet apportera à la littérature scientifique, la personne qui me mentore commente « Et alors? » dans la marge de mes ébauches. Pourtant, la réponse est évidente à mes yeux : personne d’autre n’en parle, et c’est un sujet fascinant. Qu’est-ce qui m’échappe? Comment répondre aux « Et alors »?
– Anonyme, études cinématographiques
Réponse de la rédaction :
Pour les chercheuses et chercheurs en sciences humaines qui ont le souci du détail et qui aiment la minutie des représentations artistiques et culturelles, il peut être difficile, et avec raison, de prendre un pas de recul et de défendre le portrait global d’un projet de recherche qui n’est même pas encore commencé.
Je révise des demandes de subvention de recherche depuis près de dix ans, et de ce que je vois, ce n’est pas inhabituel. En réalité, parmi les chercheuses et chercheurs qui font appel à moi, peu arrivent à décrire le potentiel scientifique de leur projet. Les critères d’évaluation pour les subventions de développement Savoir prévoient que les projets soient évalués sur la base de leur « originalité, importance et contribution à l’avancement des connaissances », ainsi qu’en fonction de l’« influence et impact probables des résultats du projet au sein et à l’extérieur de la communauté de recherche en sciences humaines ». Ces deux critères d’évaluation comptent pour le tiers de votre note dans la catégorie « Défi » si vous êtes une chercheuse émergente ou un chercheur émergent, et pour 29 % si vous êtes une chercheuse établie ou un chercheur établi. Comme cette catégorie correspond à 50 % de la note globale, votre capacité à répondre à la fameuse question « Et alors? » vaut de 14 à 17 % de la note totale.
Plus important encore, les pairs qui évalueront votre demande ne comprendront pas votre « Et alors? » si vous ne prenez pas la peine de leur expliquer. Comme vous êtes en études cinématographiques, je suppose que vous préparez une demande pour le comité 3 (beaux-arts et recherche-création). Je vous encourage à passer en revue les listes de membres des comités d’évaluation du mérite précédents. Faites des recherches sur les personnes qui ont fait partie des comités de 2024 et de 2025 pour connaître leurs champs d’expertise. Certes, votre domaine est le cinéma africain, mais l’expertise des pairs qui vous évalueront s’étend probablement à une foule d’autres domaines : réalité virtuelle, urbanisme interplanétaire, composition musicale numérique, ou arts visuels rococo, par exemple. Pour permettre aux membres du comité d’évaluer adéquatement votre demande, vous aurez à leur exposer clairement l’influence et l’impact probables de votre projet.
Évitez ces quelques erreurs en rédigeant votre réponse :
- Promettre des résultats scientifiques que ni votre méthodologie ni votre plan de mobilisation des connaissances ne prévoient;
- Prétendre à des retombées significatives sans en préciser la nature ou les parties prenantes ciblées;
- Définir une portée trop générale en promettant des contributions substantielles à plusieurs domaines différents;
- Décrire les réalisations attendues (publications prévues, conférences, travaux de recherche à visée publique) au lieu de décrire les effets bénéfiques intangibles qu’aura votre projet;
- Ne s’attarder qu’aux avantages pour la société sans préciser l’impact potentiel de votre projet sur la communauté de recherche en sciences humaines.
Lorsque j’ai interrogé des personnes ayant siégé à un comité d’évaluation du mérite du CRSH sur les résultats escomptés, voici ce qu’on m’a répondu :
« Le fait que personne ne s’est encore penché sur un certain sujet ne constitue pas une raison valable pour choisir ce sujet. Il faut de meilleures raisons que “ça n’a pas encore été fait”. » (membre 48 – Affaires, gestion et domaines connexes, subvention de développement Savoir)
« Pour moi, les sciences humaines doivent apporter des contributions sur trois niveaux : le niveau conceptuel ou théorique, le niveau méthodologique ou de conception de la recherche et, enfin, le niveau empirique. Lorsqu’une demande n’arrive pas à répondre à au moins deux des trois niveaux, j’y vois un problème. » (membre 21 – Droit et criminologie, subvention de développement Savoir)
(Si vous l’avez manqué en juin 2025, vous pouvez accéder au document PDF complet de 46 pages sur les points de vue des pairs évaluatrices et évaluateurs du CRSH.)
Lorsque j’offre mes services de révision pour des demandes de subvention Savoir, je divise la portée scientifique en quatre catégories :
- Les contributions directes au savoir, c’est-à-dire le contenu, les connaissances ou la compréhension que vous générerez, ainsi que les sous-domaines de votre discipline qui bénéficieront de ce nouveau savoir;
- Les contributions indirectes au savoir, c’est-à-dire les nouvelles connaissances que vous générerez qui ne seront pas intrinsèquement pertinentes aux sous-domaines connexes, mais qui devraient quand même recevoir une certaine attention de ces sous-domaines (dans votre cas précis, les chercheuses et chercheurs en études cinématographiques qui ne s’intéressent pas nécessairement à l’Afrique ou bien les équipes de recherche sur les arts et cultures africaines qui ne s’intéressent pas nécessairement au cinéma);
- Les contributions à la méthodologie, c’est-à-dire une innovation ou un ajustement à une méthode établie, ou bien l’intégration à votre projet d’une méthode propre à une autre discipline, que d’autres personnes de votre domaine ou de domaines connexes pourraient appliquer à leurs travaux;
- Les contributions à la théorie, c’est-à-dire le perfectionnement ou la remise en question d’un cadre théorique existant, l’ajout de complexité ou de nuances à ce cadre ou la création d’un tout nouveau cadre qui pourrait servir au-delà de votre niche.
Nul besoin de cocher les quatre catégories pour obtenir la subvention. En effet, je soupçonne que peu de projets arriveront à offrir quatre contributions distinctes dans l’horizon de un à deux ans prévu pour la subvention de développement Savoir. Cependant, si vos contributions sont uniquement de l’ordre de la connaissance et que vous ne touchez pas du tout aux points 3 et 4 ci-dessus, essayez au moins de vous pencher sur les deux premières catégories en précisant à qui profiteront directement et indirectement vos travaux.
Une fois que vous aurez déterminé les résultats scientifiques potentiels de votre projet, réévaluez votre demande : vos méthodes permettront-elles d’atteindre de tels résultats? Votre plan de mobilisation des connaissances précise-t-il la façon dont vous comptez informer votre public cible de vos découvertes? Si les résultats escomptés de votre projet se résument à une présentation à la conférence annuelle de l’Association des études cinématographiques africaines et à une publication scientifique dans la revue Film d’Afrique (j’ai inventé ces objectifs, mais vous voyez où je veux en venir), je ne vois pas comment vous pourriez toucher aux catégories 2, 3 et 4, car vos travaux ne cibleraient que des chercheuses et chercheurs de votre propre domaine.
J’invite donc toutes les personnes qui nous ont écrit à laisser le « Et alors? » de côté. C’est une question brusque et déroutante qui ne fera que vous jouer dans la tête. À la place, pensez aux équipes de recherche qui profiteraient directement et indirectement de vos nouvelles connaissances, celles qui œuvrent dans des domaines que vos travaux pourraient enrichir. Ensuite, précisez au comité d’évaluation les parties prenantes qui constituent ce public cible, la façon dont vous comptez les interpeller et ce qui fait que votre projet leur serait bénéfique. Si vous suivez bien ces étapes, vous n’aurez même plus à répondre au fameux « Et alors? »
Postes vedettes
- Architecture - Professeure adjointe ou professeur adjoint (humanités environnementales et design)Université McGill
- Sociologie - Professeure adjointe ou professeur adjoint (féminismes, genres et sexualités dans les mondes noirs, africains et caribéens)Université de Montréal
- Études culturelles - Professeure ou professeurInstitut national de la recherche scientifique (INRS)
- Sciences de la terre et de l'environnement - Professeure adjointe ou professeur adjoint (hydrogéologie ou hydrologie)Université d'Ottawa
- Aménagement - Professeure adjointe / agrégée ou professeur adjoint / agrégé (design d’intérieur)Université de Montréal
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