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Conseils carrière

Malgré les probabilités, j’ai décidé de faire un doctorat après ma maîtrise. Voici pourquoi.

En réponse à la chronique « Vouloir quitter le milieu universitaire n’est pas synonyme d’échec », Kharoll-Ann Souffrant explique ce qui la pousse à continuer ses études.

par KHAROLL-ANN SOUFFRANT | 07 OCT 19

C’est en train de devenir un fait établi. Il n’y a jamais eu autant de doctorants qu’aujourd’hui. Un article publié en 2015 citant des données de Statistiques Canada faisait état que « 50 772 étudiants étaient inscrits dans un programme de doctorat d’une université canadienne » en 2011-2012 et que « ces chiffres augmentent plus rapidement – et sont plus élevés! – que le nombre de professeurs dans les universités canadiennes, qui est passé de 30 399 en 2000-2001 à 41 934 en 2010-2011, soit une augmentation de près de 38 pour cent ».

Malgré leur talent, leurs efforts et leur intelligence, plusieurs doctorants perdent leurs illusions. Un nombre non négligeable d’étudiants au doctorat abandonnent avant d’avoir obtenu leur diplôme. Visiblement, le milieu académique est saturé pour ceux qui souhaitent y mener des carrières universitaires. De plus, il a été démontré que les études supérieures ont généralement des effets délétères sur la santé mentale de ceux qui choisissent cette voie notamment en raison de l’isolement typique associé aux programmes de maîtrise et de doctorat.

En termes de représentativité, les chiffres sont catastrophiques pour les femmes, particulièrement pour les femmes racialisées comme moi. Nous sommes nettement sous-représentées parmi les professeurs titulaires au sein des universités ainsi que parmi les titulaires de Chaires de recherche. Malinda S. Smith, auteure du livre The Equity Myth signait un article titré « La diversité est indispensable dans la recherche au Canada » dans la Conversation en août dernier. Elle écrit :

« les structures d’opportunités inégales de l’écosystème de recherche du Canada et du milieu universitaire de manière plus générale peuvent limiter la diversité au niveau de la culture du talent, de l’identification, de la mise en candidature, de la sélection et de la nomination à des postes convoités. (…). La recherche a démontré que les obstacles systémiques et les préjugés involontaires peuvent empêcher certains scientifiques, au curriculum vitae impressionnant et ayant démontré leur excellence en recherche, d’être nommés à des prix et à des bourses de recherche prestigieux. »

Certains diront donc qu’il faut être un peu cinglé pour se lancer dans une aventure comme le doctorat en ayant autant de statistiques contre soi. Peut-être.

À vrai dire, je n’ai pas grandi en considérant que j’allais faire de longues études. Je suis une étudiante de première génération, issue d’un milieu modeste et la première de ma fratrie à avoir un diplôme universitaire. Pendant mon adolescence, j’étais persuadée que l’université était hors de ma portée, que je n’avais pas les ressources intérieures pour y tailler ma place. Jamais, au grand jamais, je n’aurais cru qu’un jour je serais acceptée dans un programme de doctorat.

Après un diplôme dans le domaine de la relation d’aide et des expériences de stage, de travail et de bénévolat, il faut croire que je suis tombée en amour avec ma discipline et que j’ai eu soif d’en apprendre davantage. De fil en aiguille, l’envie de faire des études supérieures a pointé le bout de son nez. Malgré des appréhensions et des doutes, j’ai foncé. Malgré des défis et obstacles inattendus au cours de ma maîtrise, j’ai décidé de tenir bon et je n’ai jamais regretté mon choix. Aujourd’hui, je suis donc doctorante en service social. Et cela est arrivé un peu naturellement, presque par « accident ».

Je n’ai pas la prétention de croire que je ferai mentir les statistiques. Néanmoins, je tiens à faire des études de 3e cycle pour me surpasser intellectuellement, relever un défi et sortir de ma zone de confort. Je le fais pour moi. Je veux être déstabilisée, mais dans le bon sens du terme. Je veux réussir mon doctorat, car mon sujet de recherche – les violences sexuelles envers les femmes – m’indigne profondément depuis toujours (ce qui constitue également une source de motivation). Mes expériences de travail et de bénévolat auprès de populations marginalisées et en difficulté m’ont permis d’identifier un sujet de recherche qui est important à mes yeux, mais également pour la société. Je crois être entre de bonnes mains au sein de mon établissement et de ma direction de recherche. Pour ce qui est du financement, je suis parvenue à obtenir une bourse Vanier avant d’avoir débuté mon programme. J’ai eu la chance de côtoyer tout au long de mon parcours universitaire des professeurs profondément humains, accessibles et terre à terre. Cela me donne un certain espoir qu’on peut vouloir être chercheur « pour les bonnes raisons ». Certains diront que je suis naïve ou insouciante. Peut-être. Or, il est impossible de savoir à l’avance absolument tous les tenants et aboutissants de toute décision que l’on prend dans la vie.

À ce stade-ci, je souhaite enseigner au collégial ou en milieu universitaire (cliché me direz-vous). Je sais ce que je veux, sans toutefois avoir un plan de carrière rigide et figé. Si la vie m’amène vers d’autres cieux, je ne serai pas malheureuse. Je suis ouverte aux occasions qu’elle placera sur mon chemin, même si celles-ci sont hors du milieu académique. Je me donne également le droit d’abandonner mes études doctorales si un jour elles me rendent profondément malheureuse. J’ai confiance en ma capacité d’introspection, de débrouillardise et en ma créativité. Mon entourage et les professeurs qui m’ont côtoyée ne paraissent pas inquiets pour moi. Je fais fi des conseils non sollicités provenant de purs inconnus face à ma décision et face à ma vie.

Il y a quelques mois, j’ai interviewé la professeure Isabelle Daunais lorsque j’étais ambassadrice de la Faculté des arts de l’Université McGill. La professeure Daunais a une feuille de route impressionnante. Elle est une chercheuse accomplie, respectée, mais d’une grande modestie et simplicité. Dans son bureau dont les murs sont tapissés de livres et de romans, elle me dira que ce n’est pas son rôle de dire à un étudiant s’il a ce qu’il faut pour réussir dans cet univers. À la fin de notre entretien, elle donnera comme conseil aux aspirants doctorants :

« Si vous sentez que vous auriez des regrets si vous ne faites pas un doctorat, faites-le. Sinon, ne le faites pas. Mais sachez que quand vous avez un doctorat, c’est un acquis et des connaissances que personne ne peut vous enlever. »

Mon objectif n’est pas de juger ou de diminuer les personnes qui décident de tirer un trait sur le monde académique. Renoncer demande du courage. Ceux qui décident de faire ce choix ont décidé d’être à l’écoute d’eux-mêmes, de leurs priorités et besoins. Cela force le respect, particulièrement dans la société de performance dans laquelle nous baignons tous .

Pour être tout à fait honnête, je ne sais pas de quoi mon avenir sera fait. Peut-être que je ferai partie de ceux qui renonceront au doctorat et à une carrière académique. Cela ne serait pas une mauvaise chose en soi. Cependant, malgré toutes ces incertitudes, je fais le choix d’avancer quand même. Parce qu’aujourd’hui et maintenant, j’ai encore cette flamme et passion qui me pousse vers l’avant. Alors, je fonce en dépit des obstacles et des probabilités comme j’ai toujours eu l’habitude de le faire.

Kharoll-Ann Souffrant est étudiante au doctorat en service social à l’Université d’Ottawa et récipiendaire d’une bourse Vanier.

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