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À MON AVIS

A-t-on les bons outils pour prévenir les violences sexuelles sur les campus?

Le Québec s’apprête à mettre en œuvre sur les campus la plus grande campagne de sensibilisation et de prévention des violences à caractère sexuel de son histoire. Mais a-t-on les bons outils?

par ISABELLE DAIGNEAULT | 20 MAI 19

Cet article a été publié à l’origine sur le site Web The Conversation. Lisez le texte original.

Le Québec s’apprête à mettre en œuvre la plus grande campagne de sensibilisation et de prévention des violences à caractère sexuel de son histoire. Elle vise plus de 500 000 étudiants et étudiantes du collégial et de l’université.

Au premier septembre 2019, les établissements d’enseignement devront mettre en oeuvre la Loi visant à prévenir et à combattre les violences à caractère sexuel dans les établissements d’enseignement supérieur.

Un élément de la loi est particulièrement important pour combattre ces violences : la mise en place de mesures de prévention et de sensibilisation incluant des activités de formation pour les étudiants et les étudiantes.

La Loi est toutefois suffisamment vague quant aux mesures de prévention à mettre en place pour que revienne aux établissements la responsabilité de les choisir.

Je crois que de simplement remplir nos obligations face à la Loi ne sera pas suffisant. Il faudra mettre en place des mesures qui soient réellement efficaces pour réduire les violences à caractère sexuel.

L’Organisation Mondiale de la santé et les Centers for Disease Control définissent la violence sexuelle de manière large, allant des événements sans contact physique comme le harcèlement, à ceux avec contact comme l’agression sexuelle avec pénétration (viol).

Que savons-nous sur les interventions efficaces en ce domaine?

Lorsque j’ai commencé à évaluer l’efficacité des interventions préventives il y a plus de 15 ans, je collectionnais les livres à ce sujet destinés aux enfants et je m’interrogeais sur leurs effets. Or, la plupart des interventions préventives visant à réduire la violence sexuelle n’ont pas été évaluées, du moins pas en termes de diminution des taux de violence sexuelle, ou encore n’ont pas obtenu d’effets probants à cet égard.

On observe néanmoins des changements après certains programmes de formation qu’on appelle de « témoins actifs ». Ils visent à enseigner aux étudiants des stratégies d’intervention efficaces et sécuritaires auprès de leurs pairs lorsqu’ils et elles sont témoins de comportements sexuels inappropriés ou à risque d’agression sexuelle (insistance malgré les refus, harcèlement, etc). Ces programmes permettent d’améliorer les connaissances, les attitudes, les intentions d’agir et même les comportements des étudiants et des étudiantes.

À long terme, je crois qu’un programme efficace de prévention universelle, celui des témoins actifs, jumelé à d’autres campagnes de sensibilisation sur le consentement ou la responsabilisation des victimes, sauront changer la culture sur les campus et rendre ainsi la perpétration de violence sexuelle moins fréquente.

Ces interventions sont importantes, recommandées au Canada comme aux États-Unis et largement implantées au Québec. Elles forment la base de toute stratégie de prévention à long terme qui se veut efficace.

Elles ne réduisent toutefois pas encore à elles seules les taux de violence sexuelle. Pour ce faire, une programmation intégrée incluant plusieurs types d’interventions et visant plusieurs populations est nécessaire, comme des mesures ciblées auprès des femmes et des hommes.

Les programmes de témoins actifs visant les hommes cherchent parfois à modifier les normes sociales auxquelles adhèrent certains d’entre eux, comme croire que la majorité de leurs pairs tolèrent la violence sexuelle ou seraient peu enclins à intervenir dans une telle situation. Ils sont prometteurs pour réduire la violence sexuelle exercée par les hommes, mais ils n’ont pas encore fait leurs preuves.

Certains programmes offerts aux hommes semblent même avoir contribué à une augmentation de la violence sexuelle exercée par ces derniers. Ces programmes n’ont toutefois pas encore été suffisamment évalués pour que l’on sache ce qui permet de réduire la violence sexuelle exercée par les hommes sur nos campus.

Un programme qui a fait ses preuves

Mes travaux auprès des enfants abusés sexuellement m’ont confrontée au fait qu’ils et elles sont plus à risque de vivre à nouveau de la violence sexuelle au cours de leur vie que leurs pairs non abusés. Je me suis longtemps demandé comment intervenir auprès d’eux pour prévenir leur revictimisation tout en diminuant leur sentiment de culpabilité. Il pourrait sembler impossible de transmettre ces deux messages simultanément sans contradiction : vous n’êtes pas responsables des comportements de violence sexuelle à votre égard ET vous pouvez y résister. Ouf!

C’est le défi qu’a réussi à relever Charlene Senn en développant une version bonifiée du programme Évaluer, Reconnaître, Agir (BÉRA), dont les composantes ont été suggérées par Patricia Rozee et Mary Koss.

BÉRA est le seul programme collégial/universitaire qui ait fait ses preuves pour réduire les taux d’agression sexuelle subie par les femmes. Chaque fois que 13 femmes participent à BÉRA, on prévient une agression ou tentative d’agression sexuelle au cours de l’année suivante.

Ces changements ont été accomplis tout en diminuant l’adhésion des femmes à ce qu’on appelle les « mythes sur l’agression sexuelle » : ces mythes tendent à justifier ou excuser les comportements de violence sexuelle (par exemple que les hommes ne peuvent pas contrôler leurs pulsions sexuelles) et à responsabiliser les femmes des violences subies (par exemple, que l’agression sexuelle est causée par celles qui s’habillent de manière provocante).

Qui plus est, les femmes qui ont rapporté une agression sexuelle au cours de l’étude se blâmaient moins si elles avaient participé à BÉRA. Ce résultat est particulièrement important puisqu’il réfute la croyance selon laquelle les interventions visant les femmes les responsabilisent systématiquement du comportement des hommes.

En effet, certaines « stratégies » basées sur des mythes nuisent à la qualité de vie des femmes en limitant leurs comportements sans offrir une véritable protection. C’est pourquoi BÉRA n’est jamais prescriptif ou limitatif.

Bâtissant sur les forces, les connaissances et les compétences existantes des femmes, le programme met l’accent sur l’affirmation de son désir sexuel, la résistance au sexe non désiré et aux atteintes à l’intégrité physique. Son objectif est d’élargir les options offertes aux femmes afin qu’elles puissent participer pleinement à leur vie, sans crainte, plutôt que de la limiter.

BÉRA est donc un autre élément essentiel d’une solution globale au problème de la violence sexuelle. En cours de traduction française, BÉRA pourra être offert aux étudiantes de 17 ans à 24 ans de certaines universités du Québec et du Nouveau-Brunswick dès 2020. Il donnera aux étudiantes les ressources dont elles ont besoin pour défendre leurs droits dans le cadre d’une sexualité positive. BÉRA s’accorde bien avec les autres efforts d’éducation sur les campus, tels que l’éducation au consentement sexuel.

Isabelle Daigneault est professeure titulaire et psychologue à l’Université de Montréal.

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