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Étude sur la violence sexuelle en milieu universitaire au Québec : résultats troublants, mais prévisibles

La professeure Manon Bergeron, chercheure principale de l’étude, dit :
« Malheureusement, ce sont les chiffres auxquels nous nous attendions.»

par PASCALE CASTONGUAY | 23 FEV 17

Après deux ans de travail, les résultats de l’étude Enquête Sexualité, Sécurité et Interactions en Milieu universitaire (ESSIMU) : Ce qu’en disent étudiant.es, enseignant.es et employé.es ont été rendus publics en janvier dernier. La professeure au Département de sexologie de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), Manon Bergeron, a répondu à quelques questions au nom des douze chercheures, provenant de six universités québécoises francophones, ayant mené cette étude.

Affaires universitaires : Quels étaient les objectifs poursuivis par cette étude?

Manon Bergeron : Nous ne trouvions pas d’études québécoises qui pouvaient nous éclairer sur la situation spécifique au Québec, les données venaient du reste du Canada ou des États-Unis. Nous voulions vraiment avoir un portrait, et des chiffres, de la réalité québécoise pour pouvoir démontrer qu’il y a de la violence sexuelle en milieu universitaire aussi au Québec et être en mesure d’éclairer les personnes qui auront à prendre des décisions. Il n’y avait pas de données, les universités recevaient peu de plaintes, donc certains avaient l’impression qu’il n’y avait pas de problème. Cette étude montre que la violence sexuelle est bien présente.

AU: Pourquoi avoir choisi de faire équipe avec des chercheurs de cinq autres campus universitaires?

M.B. : Cette décision a été une des meilleures que nous avons prises. Rapidement, nous nous sommes dit que nous ne pouvions pas faire l’étude juste à l’UQAM parce que ce n’est pas uniquement à l’UQAM qu’il y a de la violence sexuelle. Tant qu’à déployer des efforts pour mettre en place un questionnaire en ligne, nous avons voulu le déployer au plan provincial. L’avantage, c’est qu’aujourd’hui, nous avons un portrait global qui ne se limite pas à Montréal ou à l’UQAM. Nous voulions cette vue d’ensemble plutôt que de comparer les universités. Toutefois, on a remis les données aux chercheurs et il n’est pas exclus qu’une chercheure choisisse de faire l’analyse des données propres à son université.

AU: Qu’est-ce que nous apprend ce rapport?

M.B. : Nous remarquons qu’un répondant sur trois (36,9 pourcent) a vécu une forme de violence à caractère sexuel. Si nous nous concentrons sur les 3 430 personnes qui rapportent avoir vécu une forme de violence sexuelle, nous nous apercevons qu’une grande majorité en a vécu plus d’une forme ou plus d’une situation. Ce ne sont pas des gestes isolés. De plus, une personne sur quatre a vécu une forme de violence au cours de la dernière année. Donc, la violence sexuelle est toujours présente et répétitive. Au-delà des chiffres, ce qui est important de soulever c’est qu’il y a des groupes, tels que les femmes, les individus s’identifiant aux minorités de genre et issus des minorités sexuelles, plus susceptibles de subir de la violence sexuelle en milieu universitaire. Il faut y réfléchir et trouver des solutions qui peuvent les aider et leur éviter de vivre cette violence.

AU: Est-ce qu’il y a des aspects de l’étude qui vous ont surpris? En quoi les campus universitaires québécois se comparent-ils aux campus universitaires nord-américains sur le plan des violences sexuelles?

M.B. : Malheureusement, ce sont les chiffres auxquels nous nous attendions. C’est la même chose au Québec qu’ailleurs. Aux États-Unis, certains contextes sont différents, mais quand nous regardons les chiffres, les dénonciations et les conséquences qui y sont associées, c’est la même problématique. Nous aurions aimé voir autre chose, mais nous n’avons pas été étonnées.

AU: Comment planifiez-vous mesurer les changements au cours des prochaines années?

M.B. : Nous souhaitons la reconduction périodique (chaque cinq ou dix ans) d’une enquête comme ESSIMU qui inclurait l’ensemble des universités francophones et anglophones. Reconduire l’enquête permettrait de voir l’évolution et d’avoir un portrait plus longitudinal. Comme nous avons eu des demandes en ce sens, ce serait bien de pouvoir documenter aussi les violences sexuelles au niveau des cégeps. À plus court terme, nous aimerions faire des entrevues avec des personnes qui ont vécu des violences à caractère sexuel pour mieux décortiquer le contexte et la trajectoire de la violence sexuelle dans le but d’avoir un portrait plus précis.

AU: Est-ce que vous avez rencontrés des défis au cours de l’étude?

M.B. : Nous avons dû surmonter quelques obstacles, le premier étant le financement. Nous avons reçu moins de 50 000 $ pour faire cette étude. Aussi, sans nommer les universités, il y a eu des universités où la collaboration a été facile, mais il y en a deux où nous avons rencontré une certaine résistance pour l’obtention des listes institutionnelles pour l’envoi de courriel. Sur un autre plan, faire de la recherche sur les violences sexuelles en milieu universitaire comprend des défis supplémentaires. Nous voulions que les gens répondent au sondage tout en se sentant en sécurité, ce qui impliquait donc de protéger leur anonymat. C’est un défi que nous ne retrouvons pas pour des recherches sur l’activité physique par exemple.

AU: Comment l’exercice et le rapport ont-ils été accueillis dans le milieu universitaire?

M.B. : C’est définitivement une étude qui confronte le milieu universitaire, mais surtout qui le sensibilise. Nous avons senti beaucoup de réceptivité. Cet exercice a permis de reconnaître qu’il existe de la violence sexuelle en milieu universitaire et qu’elle s’inscrit dans des rapports sociaux et de genres. Les gens sont surpris des données et questionnent la définition de la violence sexuelle en milieu universitaire, c’est parfait parce que ça nous permet de réitéré que la violence est un continuum qui part du harcèlement sexuel et qui va jusqu’à l’agression. Nous sentons que le rapport a permis de mobiliser les gens autour de la question et que les universités y travaillent. D’ailleurs, nous avons fait l’étude en incluant l’ensemble de la communauté parce que si nous avions juste inclus les étudiants, la réflexion n’aurait pas été la même.

AU: Le 14 février dernier, la ministre responsable de l’Enseignement supérieur au Québec, Hélène David annonçait son intention de déposer un projet de loi-cadre pour contrer la violence sexuelle sur les campus. Dans quelle mesure une loi-cadre permettrait d’initier un réel changement sur les campus?

M.B. : Une loi-cadre viendrait premièrement définir ce qu’est la violence sexuelle en milieu universitaire. Elle obligerait également les universités à bouger. S’il y avait une loi-cadre comme balise, ça assurerait l’uniformité autant pour la compréhension de la problématique que des moyens à mettre en place pour la contrer sur chaque campus. L’axe politique est un incontournable. À partir du moment où il y aura une loi-cadre, un plan d’action gouvernemental et des politiques institutionnelles, le reste du plan de prévention pourra être orchestré.

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