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L’agression russe contre l’Ukraine ébranle le milieu universitaire

L’invasion de l’Ukraine suscite diverses réactions de la part des universités canadiennes et pourrait avoir des répercussions sur les études russes et ukrainiennes pour les universitaires et les étudiants.

par JULIET O'NEILL | 02 MAI 22

L’attaque russe en Ukraine a bouleversé le milieu universitaire canadien au point où des universitaires pensent à retirer le mot « russe » du titre d’au moins un programme. Ce n’est là qu’une des cicatrices que pourrait laisser ce conflit sur le milieu. D’ores et déjà, on observe un mouvement de soutien envers les universitaires ukrainiens qui fuient le conflit, une rupture de la collaboration entre chercheurs canadiens et russes de même qu’une révision de la manière d’enseigner l’histoire ainsi que la littérature russes et ukrainiennes.

Selon Maria Popova, professeure agrégée à l’Université McGill, la guerre a déclenché un « profond débat » sur le contenu et la structure de cours et d’activités de recherche qui font valoir l’impérialisme russe ou l’infériorité de l’Ukraine. « Nombreux sont les chercheurs qui s’intéressent à la Russie, ses politiques, sa littérature ou son histoire sans prendre en considération l’impérialisme russe, ce qui a pour effet d’entretenir ces mêmes structures impérialistes, affirme-t-elle. Il faut décoloniser le domaine; ce sera l’un de nos chantiers. »

Conséquences sur les liens interuniversitaires

La collaboration avec les établissements et universitaires russes a beaucoup souffert. On a vu les universitaires russes se retirer en masse des réseaux universitaires avec le Canada et d’autres pays quand, le 16 mars dernier, le président Vladimir Poutine a évoqué l’« éradication » de la « menace intérieure » et a décrété que toute personne qui employait le terme « guerre » au lieu d’« opération militaire spéciale » s’exposait à une peine d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à 15 ans.

L’Université McGill a mis fin à un protocole d’entente avec une école de médecine en Russie, et Mme Popova indique que d’autres universités canadiennes réexaminent leur lien avec des établissements du pays.

Pendant ce temps, le gouvernement fédéral canadien a ordonné à ses organismes subventionnaires d’interdire formellement tout financement d’activités de recherche pouvant servir le régime du président Poutine. « Nous refuserons toute collaboration à des activités de recherches pouvant soutenir toute forme d’agression, mortelle ou non, contre les Ukrainiens », prévient un porte-parole d’Innovation, Sciences et Développement économique Canada.

La définition des critères à appliquer fait déjà l’objet de nombreux débats.

« Dans certains milieux, des pressions s’exercent pour couper les ponts avec les établissements russes, ce à quoi je m’oppose vigoureusement », tranche Randall Hansen, directeur du Centre d’études européennes, russes et eurasiennes de l’École Munk des affaires internationales et des politiques publiques de l’Université de Toronto.

L’invasion a poussé M.Hansen et son équipe à vouloir renommer le Centre. Son directeur siège au comité qui devrait rendre une décision à ce sujet d’ici l’été. Sans exprimer son opinion, M. Hansen cite deux raisons de rejeter une « rupture générale » des liens avec les établissements russes.

« La première est qu’une telle rupture ne fait que condamner en bloc la Russie, notamment tous ses établissements, quels que soient leurs travaux, pour les crimes du régime, ce qui est absurde, soutient-il. La seconde est qu’elle nuirait précisément aux plus virulents critiques de Poutine et de son régime. En somme, nous ne rendrions absolument pas service aux Ukrainiens. En fait, c’est à Poutine que nous en rendrions un. »

Un déferlement de soutien

L’invasion du 24 février a été suivie de marques de solidarité et de soutien financier à l’égard des universitaires ukrainiens arrivés au Canada après avoir fui la guerre, ceux incapables de quitter l’Ukraine ou ceux qui refusent de le faire.

Les campus du pays les accueillent à bras ouverts. L’Université de Montréal entend aider 10 étudiants ukrainiens qui ont fui en Pologne, quatre de ceux-ci sont désormais en sol canadien. L’École de gestion Ivey de l’Université Western a annoncé qu’elle consacrerait jusqu’à un million de dollars pour aider 10 étudiants ukrainiens déplacés. L’Université de l’Alberta, qui héberge l’Institut canadien des études ukrainiennes, a aboli les droits de scolarité pour les étudiants ukrainiens et leur a promis une aide financière d’un million de dollars.

Selon Viviana Fernandez, présidente de Scholars at Risk Canada, le réseau à but non lucratif établi à New York avait reçu, en date du début d’avril, 200 demandes d’Ukrainiens et autant provenant de Russes pour des bourses d’études. Elle ne peut se prononcer quant au nombre d’universitaires qui seront en mesure de venir au Canada, mais soutient que l’organisme est « très heureux » de voir le nombre d’universités – 29 à l’heure actuelle – qui ont rejoint ses rangs pour aider les universitaires faisant face à de la violence et de la persécution.

« C’est la crise en Afghanistan qui est à l’origine de ce mouvement », souligne-t-elle, ajoutant du même souffle que l’afflux d’universitaires attendu l’été dernier a stimulé les administrations universitaires et les collecteurs de fonds. Elle poursuit en indiquant que le processus est plus facile pour les Ukrainiens étant donné que les restrictions canadiennes sur les visas sont moins sévères et les délais de traitement moins nombreux.

On a également créé des projets pour aider des universitaires en Ukraine, où il est interdit aux hommes de 18 à 60 ans de quitter le pays, sur ordre du président Volodymyr Zelensky, au cas où ils devraient participer au combat. Par exemple, l’Université McGill soutient une école de droit en Ukraine. « Nous ne voulons pas provoquer un exode des cerveaux, rappelle Mme Popova. Un grand nombre d’universitaires veulent rester en Ukraine et continuer à y travailler. »

Universités Canada (qui publie Affaires universitaires) a dressé une liste des ressources et initiatives de près de 60 établissements qui vise à aider « les professeurs, le personnel et les étudiants affectés par ces événements troublants ». Plus d’une dizaine de ces initiatives comprennent des services de consultation psychologique traumatologique.

À l’École des études russes de l’Université Dalhousie, le programme d’études russes à l’étranger à la session d’été a été déplacé de Saint-Pétersbourg à Tallinn en Estonie. Coordonnateur du programme et professeur d’études russes et européennes, Yuri Leving a recensé des poèmes antiguerre d’auteurs russes trouvés sur Facebook en vue de les publier. Il a toutefois choisi de ne pas faire affaire avec son éditeur habituel en Russie, pour éviter de compromettre la sécurité des employés, et il a de la difficulté à trouver un autre éditeur d’ouvrages en langue russe à l’étranger.

Selon M. Leving, l’étude de la Russie devrait faire partie de l’arsenal militaire du gouvernement canadien. « Connaissez votre ennemi, dit-il. C’est comme ça que la guerre froide a été gagnée. »

Un groupe de professeurs des universités de Toronto, McGill et de l’Alberta ont publié une déclaration détaillée à la mi-mars condamnant la Russie pour l’invasion et rejetant les raisons invoquées, soit l’expansion de l’OTAN et la demande de l’Ukraine de se joindre à l’Union européenne. La déclaration, signée par 100 universitaires canadiens spécialistes de l’Europe centrale et de l’Est ainsi que de l’Eurasie, est dirigée par Matthew Light, professeur agrégé de criminologie et d’études européennes à l’Université de Toronto. Il accueille favorablement l’« évolution positive » des discussions sur les études et les façons de nommer les choses. « Nous devons faire attention à présenter nos recherches de façon réellement égalitaire », souligne-t-il.

M. Hansen est convaincu que l’intérêt du milieu universitaire pour l’Ukraine s’est accru, même s’il est déplorable qu’il ait fallu autant de souffrance. Il poursuit en indiquant que l’objectif du président Poutine était d’éradiquer l’Ukraine et l’identité ukrainienne. C’est tout le contraire qui s’est produit : « L’identité ukrainienne est plus forte que jamais. L’intérêt pour l’Ukraine et la reconnaissance du pays sont encore plus répandus. Et, je prédis que ça ne fera que grandir. »

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