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Prof ou pas?

À quoi mesure-t-on la valeur d’un doctorat?

Démarrer des études de doctorat n’est pas seulement une décision professionnelle importante, c’est aussi une décision financière dont les impacts se feront sentir bien après l’obtention du diplôme.

par EMILIE-JADE POLIQUIN | 03 MAR 22

Dans mes précédentes chroniques, je me suis souvent interrogée sur la valeur du doctorat sur le marché du travail : à quel point ce bout de papier peut-il aider son détenteur dans sa quête d’un emploi ou lui nuire?

Or, cette valeur ne se résume pas seulement aux compétences acquises, qu’elles soient disciplinaires ou transversales. Elle n’est pas simplement symbolique. Au contraire, elle est aussi intimement liée à un élément de notre vie que peu de gens peuvent se permettre d’ignorer.

L’argent.

Sujet tabou, s’il en est un.

Si, de nos jours, les choses tendent à changer dans bien des milieux, ce ne semble pas être encore le cas dans le monde universitaire. Dans ses corridors, on évite autant que faire se peut le sujet.

Et quand on en parle, on le fait de manière tout à fait paradoxale.

D’un côté, tu as peut-être entendu ceux et celles qui affirment que le doctorat est un investissement, un investissement qui implique certes des sacrifices en cours de route, mais qui devrait rapporter après son obtention.

De l’autre, tu as certainement côtoyé des gens pour qui, bien au contraire, le doctorat est le comble du don de soi, un don fait pour l’avancement de la science et de la connaissance.

Et ce, sans compter tous ces gens hors du milieu universitaire qui pensent que faire un doctorat équivaut à lancer son argent par la fenêtre pour pelleter des nuages pendant quelques années.

Des visions fort différentes, pour ne pas dire diamétralement opposées.

C’est ici que je me permets une anecdote personnelle.

Peu après la fin de mon doctorat et de mon congé de maternité, j’ai accepté un beau contrat de professionnelle de recherche : je devais travailler pendant quelques mois à une traduction et si j’arrivais à terminer avant une certaine date, mon travail pouvait se retrouver en annexe d’une monographie sur le point d’être envoyée à un éditeur. Devant cette promesse alléchante de publication, j’ai mis mes autres projets de côté pour me consacrer à celui-ci.

Les semaines passaient. Je ne recevais aucune rétroaction concernant mon travail. Je voyais bien que le projet n’avançait plus et qu’en réalité, on n’avait peut-être jamais eu l’intention de tenir cette promesse. Au comble de ma déception, chaque mois, au moment où j’étais censée recevoir mon dû, on s’excusait encore et encore de problèmes de paiement, en prétextant la sempiternelle lourdeur administrative.

À bout de patience, je me suis plainte et la responsable du projet m’a lancé un commentaire qui me trouble encore aujourd’hui : « Si tu fais ça pour payer ton loyer, change de carrière. »

Même si je travaillais alors à mi-temps pour des raisons familiales, je pensais bien que la jeune docteure que j’étais pouvait aspirer au moins à payer son loyer, et ce à temps. Si mes études étaient un « investissement », il était alors très loin de rapporter.

Étais-je, à ce moment de ma vie, la seule dans cette situation?

L’an dernier, le comité d’experts sur la transition des titulaires de doctorat vers le marché du travail a déposé, au nom du Conseil des académies canadiennes, un rapport dont quelques-unes des conclusions donnent matière à réflexion.


À lire aussi : Titulaires de doctorat et perspectives d’emploi : le décalage subsiste


D’après les calculs du comité, « il faudrait huit ans à un homme de moins de 40 ans détenant un doctorat pour rattraper ce qu’il aurait gagné s’il s’était arrêté à la maîtrise en 2006; la période passe à 16 ans s’il s’était arrêté à la maîtrise en 2016 ».  Pour les femmes, si ce qu’ils appellent le « coût de renonciation » du doctorat est plus faible, il ne faut pas non plus laisser de côté le fait qu’elles gagnent en moyenne 20 % de moins que leurs confrères masculins, cinq ans après l’obtention de leur diplôme.

Est-ce une raison pour abandonner toute idée de faire un doctorat? Certains vous diront que oui. Moi, je n’irai certainement pas jusque-là.

Tout est une question d’équilibre et de choix éclairés.

Démarrer des études de doctorat n’est pas seulement une décision professionnelle importante, c’est aussi une décision financière dont les impacts pourraient se faire sentir bien après l’obtention du diplôme. Avant de te lancer dans une telle entreprise, il faut simplement en être conscient et t’assurer d’avoir suffisamment d’information en main, afin de prendre les meilleures décisions possible.

Parce que chaque cas est unique, cette décision n’appartient qu’à toi.

Au Canada, nous avons la chance d’avoir une panoplie d’organismes subventionnaires qui offrent des bourses d’études aux cycles supérieurs. Or, une même bourse (prenons par exemple les 20 000 dollars/année offerts par le Conseil de recherches en sciences humaines) a une valeur bien différente selon ta situation : es-tu célibataire, en couple ou chef de famille? Habites-tu encore dans le sous-sol de tes parents ou cherches-tu un logement abordable dans l’une des villes les plus chères du Canada?

En fonction de tes réponses, tu auras à définir ou redéfinir tes besoins, à explorer quelles sont les autres possibilités de revenus (travail à temps partiel, cumul de bourses, etc.), à poser des questions et à FAIRE UN BUDGET!

En tant que futur doctorant, malgré le diplôme qui t’attend au bout de ton parcours, tu ne seras plus tout à fait un étudiant, mais tu ne seras pas encore officiellement un travailleur. Ce n’est toutefois pas une raison pour ne pas aspirer à un revenu décent, qui te permettra de subvenir à tes besoins, que tu sois en génie électrique ou en philosophie médiévale.

Prépare-toi, ce sera la même chose au moment de chercher un emploi à la suite du doctorat.

Plusieurs te diront qu’il est tout à fait normal de traverser une période de disette après la diplomation et de devoir accepter une série de petits contrats précaires. Selon eux, ce pas de recul — fait pour bonifier tes expériences en enseignement, en recherche ou pour publier — est souvent nécessaire pour décrocher ton premier vrai emploi bien rémunéré.

Or, la réalité est tout autre. Ces sacrifices ne paieront pas toujours, pour ne pas dire rarement dans le monde universitaire et à peu près jamais hors des murs de ce dernier.

Je compare d’ailleurs cette période de recherche d’emploi à une partie de poker au casino (notamment pour y introduire la notion de chance, bien souvent occultée du discours universitaire axé sur le mérite). Les joueurs autour de la table n’ont pas tous le même nombre de jetons que toi et n’ont pas tous la même tolérance au risque. Tu as le droit de vouloir jouer, mais pour ne pas le regretter, il faudra d’abord te fixer des limites que personne d’autre que toi ne peut établir.

Et surtout, ne pas oublier une dernière chose : même si la valeur du doctorat n’est pas encore suffisamment reconnue dans le monde du travail en général, tes compétences y auront une valeur indéniable. L’emploi, qui saura correspondre autant à tes besoins qu’à tes intérêts, existe, mais ne sera peut-être pas du tout là où tu auras tendance à le chercher au départ.

Alors, n’aie pas peur de sortir de ta zone de confort. Le monde t’appartient, futur docteur!


Pour ceux et celles qui, parmi vous, voudraient jouer les détectives, c’est peine perdue. Sachez que cela fait belle lurette que cette expérience, aussi brève que pénible, ne fait plus partie de mon curriculum vitae. Et que oui, j’ai fini par être payée, non sans avoir été remerciée de mes fonctions. Clairement, il y avait incompatibilité de caractère.

Heureusement, ce n’est qu’une anecdote. La très vaste majorité des membres du corps professoral que j’ai eu la chance de côtoyer autant avant qu’après mon doctorat s’est souciée de mon bien-être personnel et financier. Cette personne — dont les mots ont sûrement tout simplement dépassé la pensée — ne les représente pas. Mon objectif en racontant cette anecdote n’est aucunement de la mettre au pilori.

Mais il faut aussi l’avouer. Cette anecdote reflète bien la culture de précarité qui règne encore souvent dans le monde universitaire dont la structure même de financement favorise malheureusement les contractuels.

À PROPOS EMILIE-JADE POLIQUIN
Emilie-Jade Poliquin
Emilie-Jade Poliquin est conseillère en relations gouvernementales et affaires publiques à la Direction générale de l'Institut national de la recherche scientifique.
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