Passer au contenu principal
Prof ou pas?

L’importance de savoir expliquer pourquoi on a fait un doctorat

Dans un processus de recherche d’emploi à l’extérieur du milieu universitaire, les titulaires de doctorat sont souvent appelés à justifier leur choix d’être allés aux cycles supérieurs.

par EMILIE-JADE POLIQUIN | 18 MAR 21

Se trouver un emploi hors du milieu universitaire après de longues études supérieures n’est pas de tout repos… surtout quand vient le temps d’expliquer ce changement de parcours en entrevue.  Un scénario qui s’avère plus fréquent qu’on ne l’imagine pour celles et ceux qui font le grand saut hors de la tour d’ivoire.


Après un doctorat et un postdoctorat, la femme que tu étais a voulu se lancer à la recherche d’un poste de professeure. Assez vite, tu t’es rendu compte à quel point cette quête serait beaucoup plus difficile que tu ne l’avais cru, et ce, même si tu pensais bien naïvement t’être préparée à tout.

Après une période qui t’a semblé interminable, tu choisis de changer de cap. Tu le fais pour un paquet de bonnes raisons et avec un enthousiasme certain pour les nouveaux défis qui pourraient s’offrir à toi, mais, malgré tout, le sentiment est doux-amer. Tu n’assumes pas entièrement ta décision de quitter le milieu universitaire. L’impression d’échec n’est jamais très loin.

Tu crois que ta recherche d’emploi sera moins périlleuse : tu ne vises pas d’emblée de poste nécessitant plusieurs années d’expérience; tes attentes salariales sont d’après toi réalistes; et tu avais fait bien attention d’ajouter des cordes à ton arc pendant tes études en multipliant les types d’expériences professionnelles. Tu devrais être bien outillée.

Tu es confiante parce que, jusqu’à maintenant, tu n’as jamais eu de difficultés à te décrocher un emploi d’été ou à temps partiel pendant tes études. Tu crois avoir un bon CV et un bon modèle de lettre de présentation. Or, pendant des semaines, malgré des dizaines de candidatures envoyées, le téléphone ne sonne pas. Pas une seule fois. Tu te mets à douter de tout, de ta stratégie et, surtout, du poids des fameuses compétences transversales que tu souhaitais mettre en valeur.

Mais tu ne te laisses pas démoraliser et tu te remets à la tâche avec encore plus d’énergie.  Service de placement, blogues sur la recherche d’emploi, livres, amis… tu consultes toutes les ressources que tu peux dénicher.

Ton CV passe du style chronologique à celui par compétences pour finalement devenir mixte. Ta lettre s’allonge, puis se raccourcit radicalement. Même si tu es bien consciente qu’il n’y a pas une manière unique de faire pour tous et dans toutes les situations, tu erres avant de trouver ce que tu crois être le juste compromis.

Tu as rêvé l’autre nuit que tu avais fait une terrible faute de frappe dans ton CV. La preuve que tout cela occupe une trop grande partie de ta vie et de tes pensées.

Tu veux démontrer tout ce que tu peux faire, bien au-delà du simple cadre de ton diplôme, en mettant de l’avant pas seulement tes anciennes tâches, mais bien tes compétences. Tu veux répondre aux exigences parfois très rigides des différents services de ressources humaines en faisant bien tous les liens nécessaires avec la description du poste, mais aussi surtout montrer ta personnalité et ta couleur.

Cette fois, c’est en effet la bonne. Le téléphone sonne et tu as bientôt une première entrevue pour un poste hors du milieu universitaire… puis une deuxième et même une troisième. Wow! Les choses progressent enfin.

Ton coeur s’emballe, même si tu sais que ce n’est qu’une première étape. Il y a encore loin de la coupe aux lèvres. Tu ne veux pas te faire trop d’attentes, mais c’est impossible de ne pas te projeter, d’essayer de t’imaginer ce que pourrait être cette nouvelle vie qui t’amènerait tantôt dans une nouvelle ville, tantôt dans un univers si différent de celui où tu évolues depuis maintenant des années.

Tu prépares tes entretiens d’embauche avec autant d’ardeur et de zèle que tu as travaillé ton dossier de candidatures. Tu trouves ici et là une série de questions qui sont souvent posées en entrevue. Tu passes une partie de tes journées à parler seule devant ton miroir. Ton chat ne comprend plus du tout ce qui se passe.

Ton plus grand défaut ne sera pas le perfectionnisme. Tu as repéré quelques exemples de collaborations fructueuses ou, au contraire, de conflits qui se sont résolus que tu pourrais présenter. Tu as bien identifié le message que tu veux faire passer : tes forces, tes qualités interpersonnelles et ton énergie.

Pour ce faire, tu as surtout réfléchi à ce qui pourrait être ton « elevator pitch » : les deux minutes au début de l’entrevue qui donnent le ton sur tout le reste, où tu dois te présenter, toi, ton parcours et les raisons qui t’ont amenée devant eux ce jour-là. Le passage des études supérieures à une carrière hors du milieu universitaire est, pour beaucoup tout comme pour toi, une transition vers un autre domaine. Cette présentation est d’autant plus cruciale que ton parcours n’allait pas naturellement dans cette direction.

Et voilà le grand jour. Tu attends avec fébrilité devant ton écran que la fenêtre Zoom s’ouvre. Pas de lobby à scruter ni de réceptionniste à connaître. Nous vivons vraiment dans une bizarre d’époque.

L’entrevue, même à distance, se passe bien et de manière somme toute prévisible. Tu t’étais bien préparée. Aucune question ne t’a vraiment déstabilisée… sauf une : pourquoi as-tu fait un doctorat et même un postdoctorat?

La question semble banale, mais est lourde de sens.

Si tu réponds que tu souhaitais être professeure, l’employeur peut, parfois à raison, avoir peur que tu continues tes recherches et te perdre rapidement. Si tu mets plutôt l’accent sur les défis que représentaient les études supérieures, il pourrait cette fois croire que l’emploi qu’il a à t’offrir ne sera pas assez stimulant intellectuellement. Si tu expliques que tu visais dès le départ un emploi hors du milieu universitaire, ton parcours pourra sembler étrange, voire irréfléchi.

Cette question est truffée de pièges qui ne peuvent être évités en n’étant ni complètement honnête ni, au contraire, seulement stratégique. Et tu l’apprends à la dure.  Dans les entrevues suivantes, tu visites les deux extrêmes.

C’est d’autant plus difficile que cette question est posée à un moment où tu es particulièrement vulnérable. Cette transition est un peu forcée, peu importe ce que tu te dis pour te convaincre que c’est une décision pleine et assumée.

Avec le recul, toutes tes années aux cycles supérieurs ont été extraordinaires, mais t’ont isolé du monde extérieur, autant socialement que professionnellement. Il te faut trouver de nouveaux repères. Car, si les compétences recherchées hors du milieu universitaire ne sont pas si différentes de celles que tu as acquises, la manière de les nommer et de les mettre en valeur, elle, n’est pas du tout la même. C’est là ton principal défi et tu entends bien le relever avec brio.

Tu vis pendant quelques semaines une véritable montagne russe d’émotions : la joie d’être convoquée en entrevue, l’espoir de nouveaux défis, la nervosité de la préparation, l’anticipation de la réponse et la déception du refus. L’échec, même lorsqu’on s’y prépare, fait mal, surtout lorsqu’on le vit à répétition.

Tu te dis que passer des entrevues est un art qui ne s’acquiert qu’avec la pratique. À chacune d’entre elles, tu es un peu plus fière de toi. Surtout, tu te répètes qu’il ne faut pas toujours chercher la faille, l’erreur commise ou la mauvaise réponse donnée… souvent, c’est simplement que quelqu’un d’autre convenait mieux au profil qu’ils recherchaient.

Décrocher ce tout premier emploi est l’étape la plus difficile de ton parcours. Une fois obtenu, si le cycle des entrevues revient, tu n’auras peut-être même plus à parler de cette transition. Alors, tu gardes le sourire en te disant que la prochaine fois sera sûrement la bonne.


Et vous, avez-vous eu de la difficulté à vous trouver un premier emploi? Avez-vous déjà eu ce genre de questions en entrevue?

À PROPOS EMILIE-JADE POLIQUIN
Emilie-Jade Poliquin
Emilie-Jade Poliquin est conseillère en relations gouvernementales et affaires publiques à la Direction générale de l'Institut national de la recherche scientifique.
COMMENTAIRES
Laisser un commentaire
Affaires universitaires modère tous les commentaires reçus en fonction des lignes directrices. Les commentaires approuvés sont généralement affichés un jour ouvrable après leur réception. Certains commentaires particulièrement intéressants pourraient aussi être publiés dans la version papier du magazine ou ailleurs.

Your email address will not be published. Required fields are marked *

  1. Marie-chantal Doucet, Dir des cycles supérieurs École de travail social UQAM / 18 March 2021 at 13:17

    Il y aura un colloque international (Québec, Suisse, France) en zoom sur “l’expérience du doctorat” à l’École de travail social de ‘UQAM. Voir le programme et le lien zoom sur le site de l’École de travail social UQAM.

  2. Nathalie Gagnon / 18 March 2021 at 15:08

    Je connais bien ces questionnements, et pourtant, je suis en train de faire seulement un doc “sur le tard”, donc avec déjà une expérience en milieu de travail bien remplie. Il existe, je crois, une certaine méfiance envers la personne qui fait/a fait un doc : Sera-t-elle en mesure de s’adapter à son environnement souvent rapide et peu enclin à des productions approfondies? Saura-t-elle appliquer concrètement ses connaissances? Saura-t-elle agir en collaboration avec une équipe? En quoi étudier si longtemps est-il si “rentable” pour une personne? (Autrement dit, pour qui ne connait pas le parcours, étudier longtemps, c’est louche!) Et finalement… Cette personne nous fera-t-elle sentir comme des cancres ou sera-t-elle capable d’adapter son niveau intellectuel? Ce n’est pas banal, tout cela!

    • Julie Garneau / 19 March 2021 at 09:14

      Bonjour Nathalie,

      Moi aussi je fais un doc ‘sur le tard’. J’ai aussi une expérience de travail antérieure et je suis très d’accord avec votre lecture de la perception des PhD dans le milieu de travail. C’est pas banal tout ca! Effectivement… Et puis on a tendance à voir les détenteurs et détentrices de PhD tous de la même manière, quand on sait que ces personnes sont, à la base, assez différentes par leur expérience de vie. En même temps il y a une socialisation de la pratique universitaire qui fait de nous des gens très analytiques, et nous avons besoin de temps, ce qui est difficilement conciliable avec certains impératifs de gestion. On demande souvent aux PhD de s’adapter au nouveau milieu d’accueil, mais le milieu doit aussi s’adapter. Ca aussi ce n’est pas banal. Je n’ai pas de solution sinon de dire qu’il faut qu’on en parle, il faut qu’on s’en parle…

  3. Angele Bassole-Ouedraogo / 27 March 2021 at 13:51

    Tellemnt vrai.
    J’ai experimente cela avec le doctorat que j’ai fait sans etre dans le milieu universitaire.
    Et maintenant je n’arrive pas a trouver de poste universitaire.