Préservons l’aspect « humain » des sciences humaines
Il y a lieu de placer des espaces d’apprentissage à l’abri des technologies.
L’avènement de l’intelligence artificielle (IA) a plongé le monde universitaire dans une vive angoisse. Ce profond changement de paradigme avait pourtant fait l’objet de nombreuses mises en garde, mais la plupart des personnes ont choisi de les ignorer.
En effet, certains des plus anciens récits de l’humanité nous font voir les risques et les responsabilités découlant de l’acquisition du savoir. Dans la Genèse, Dieu chassa Adam et Ève du jardin d’Éden après qu’ils eurent goûté au fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Dans la mythologie grecque, les dieux créèrent Pandore pour punir l’humanité d’avoir fait l’acquisition du feu, un symbole de progrès technologique; bien qu’elle fût dotée de beauté et d’intelligence, Pandore fit preuve d’une curiosité qui déchaîna les maux et les calamités sur le monde.
La morale de ces nombreux récits : le savoir peut tout autant favoriser notre autonomie que nous détruire. Il peut nous libérer comme nous asservir.
Dans ce contexte, il est plus pressant que jamais d’établir l’importance capitale de l’étude des sciences humaines. Pour préserver une certaine conception de l’humanité à l’ère de l’IA, nous devons intentionnellement nous intéresser à nos legs intellectuels et créatifs collectifs, et protéger nos facultés de pensée critique, d’autoréflexion et de libre expression.
Étant donné les droits de scolarité élevés et la concurrence de plus en plus féroce pour les notes, il n’est pas surprenant que les étudiantes et étudiants succombent à la tentation de tricher à l’aide de la technologie, surtout s’ils doivent en plus s’acquitter d’engagements professionnels ou familiaux. Le plagiat a toujours existé, mais les technologies numériques ont aggravé le problème de façon exponentielle.
L’IA générative étant appelée à toujours se raffiner, l’essai universitaire traditionnel, s’il n’est pas écrit à la main en temps réel, n’a presque plus de valeur comme outil d’évaluation. Les professeures et professeurs n’ont plus confiance en la volonté et la capacité de leurs étudiantes et étudiants de ne pas tricher, et attribuent des notes à leurs travaux avec toujours plus de scepticisme et de frustration. Par ailleurs, rien ne prouve que l’information régurgitée par les robots conversationnels pédagogiques soit exacte ou cohérente. À en juger par ses produits précédents, la Silicon Valley préférera la rentabilité de l’IA à la fiabilité de son contenu – au détriment de la cohésion sociale et de la vie civique.
Ici encore, l’Antiquité nous offre de précieux points de repère, notamment par la critique du philosophe grec Socrate des « sophistes ». Les sophistes étaient des intellectuels et des orateurs publics qui éblouissaient les foules par leur éloquence et leur sagesse apparente. Or, Socrate jugeait que ces personnages préféraient la forme au fond, si bien qu’ils donnaient des airs de vérité à de fausses assertions. Les robots conversationnels alimentés par l’IA s’apparentent à une version ultramoderne de ce phénomène. Les textes formulés par l’IA générative, qui se fondent sur un assemblage de savoirs volés, semblent souvent plausibles, éclairés et convaincants, mais une analyse plus poussée dévoile les « hallucinations » erronées de ces robots, et leur tendance alarmante à « mentir » et à induire en erreur.
Après que l’oracle d’Apollon eut désigné Socrate comme l’être humain le plus sage, le philosophe a entrepris une quête d’auto-interrogation et de discussions visant à démentir la prophétie. Cette « démarche socratique » – qui suppose la tenue de conversations avec de vrais êtres humains pour approfondir sa connaissance et son entendement – a jeté les bases d’une grande partie des premières activités philosophiques grecques. Ayant fait des adeptes dans toute la région de la Méditerranée et au Proche-Orient, cette démarche a été employée jusqu’au Moyen Âge. Même aujourd’hui, en théorie à tout le moins, les universités sont censées servir de lieu propice au dialogue franc et à la dialectique.
Si nous nous référons aux œuvres de la poétesse grecque ancienne Sappho, du philosophe chinois Confucius ou du penseur musulman médiéval Ibn Rochd, ce n’est pas seulement pour l’information qu’elles contiennent – qui ne sert qu’à nourrir l’algorithme, ogre insatiable – mais pour la conscience qu’elles révèlent. Elles nous donnent à voir la continuité de la pensée et de l’expérience humaines. Une étude réfléchie de ces legs souvent complexes nous enseigne non seulement ce que nous devons savoir et penser, mais comment savoir et comment penser.
Il est urgent de préserver l’aspect « humain » des sciences humaines en adoptant une approche soigneusement structurée de l’enseignement et de l’apprentissage. Il ne s’agit pas ici de revenir en arrière, puisque le génie s’est déjà échappé de la boîte de Pandore et n’y retournera jamais. La technologie donne lieu à des outils puissants qui peuvent contribuer à l’atteinte des objectifs d’apprentissage et de recherche. Or, son expansion débridée compromet les interactions et les collaborations humaines au cœur même de la tradition universitaire, renforçant les tendances actuelles à l’aliénation personnelle et à la fragmentation sociale.
Pour favoriser l’épanouissement des êtres humains, nous devons impérativement protéger de la machine quelques espaces d’apprentissage; dans ces lieux loin de la surveillance technologique et de l’intrusion des algorithmes, la liberté universitaire et l’intégrité pédagogique de la population étudiante et du corps enseignant seraient sauves. C’est seulement depuis de tels lieux contemplatifs que nous pouvons espérer répondre aux conséquences et aux défis associés à l’IA avec sagesse et entendement.
Postes vedettes
- Génie - Professeure ou professeur (écoconception de systèmes mécaniques)École de technologie supérieure
- Études culturelles - Professeure ou professeurInstitut national de la recherche scientifique (INRS)
- Science infirmière - Chargée ou chargé d'enseignement (durée de 3 ans)Université de Moncton
- Criminologie - Professeure ou professeur (intervention auprès des familles et des proches de personnes criminalisées)Université Laval
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