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Créer un « campus de soins » pour lutter contre la crise des opioïdes

Selon un expert, si les universités ne sont pas représentatives du problème, elles peuvent toutefois jouer un important rôle de sensibilisation.

par MARK CARDWELL | 05 OCT 21

À la mi-septembre, l’Université Thompson Rivers a fait les manchettes avec une nouvelle qui rappelait aux Canadiens le tragique bilan de la crise des opioïdes. Les drapeaux ont été mis en berne sur le campus pour honorer la mémoire d’Aaron Manson, 26 ans, un étudiant de quatrième année en administration des affaires, décédé d’une surdose d’opioïdes en avril.

« Nous sommes une petite communauté », témoigne Christine Adam, vice-rectrice adjointe aux affaires étudiantes et doyenne de la Faculté des services aux étudiants de l’Université. « Nous connaissons presque tous, moi comprise, une victime de ces drogues de rue toxiques. »

Selon Mme Adam, les dirigeants de son établissement surveillent de près la crise des opioïdes depuis 2016, année pendant laquelle la Colombie-Britannique a déclaré un état d’urgence de santé publique en raison du nombre croissant de décès par surdose. « Nous mettons tout en œuvre pour assurer le bien-être de nos étudiants », dit-elle.

Au moment où le Canada traverse une nouvelle vague d’infections à la COVID-19, les professionnels de la santé, les spécialistes de la réduction des risques et les chercheurs s’évertuent à dénoncer les effets meurtriers des drogues de rue contaminées au fentanyl, un opioïde synthétique cent fois plus puissant que la morphine. Le nombre de victimes ne cessant d’augmenter et le problème se déplaçant de la Colombie-Britannique vers l’est, les universités du pays se mobilisent pour éduquer et protéger leurs étudiants, leurs professeurs et leurs employés.

« La situation est très complexe », explique Wasem Alsabbagh, professeur adjoint à l’École de pharmacie de l’Université de Waterloo et auteur principal d’une nouvelle étude pancanadienne révélant que les décès liés aux opioïdes se sont multipliés par six de 2000 à 2017.

M. Alsabbagh précise que la crise remonte aux années 1990, où la prescription massive d’analgésiques opioïdes qui créent une forte dépendance était chose courante. Les mesures de contrôle des médicaments sur ordonnance ont favorisé l’essor d’un marché noir de l’héroïne et d’autres opioïdes. Le fentanyl et le carfentanil fabriqués illégalement ont causé une soudaine flambée des surdoses en 2015.

Dans le cas des surdoses d’ opioïdes, le décès survient lorsque la respiration de la personne ralentit jusqu’à s’arrêter. Presque tous les décès sont considérés comme accidentels et évitables, si on administre à temps des doses de naloxone, un antidote aux opioïdes.

« En 2019, le problème était largement connu et les interventions ont augmenté, donc il y avait un certain contrôle, soutient M. Alsabbagh. Mais la COVID-19 a entraîné des bouleversements des soins de santé, la fermeture des centres de traitement de la toxicomanie, des pressions sur la santé mentale et la fermeture des frontières, ce qui a stimulé le marché du fentanyl de mauvaise qualité issu de laboratoires clandestins situés en majorité à Vancouver et à Halifax. »

Créer un « campus de soins »

Le problème inquiète particulièrement l’Université Thompson Rivers, seul établissement postsecondaire de Kamloops, qui offre à la fois des programmes universitaires et des formations professionnelles. Mme Adam rappelle que le rapport du coroner de la Colombie-Britannique de 2018 sur la crise des opioïdes révélait que 80 % des décès par surdose concernaient de jeunes hommes, dont la moitié étaient des travailleurs des métiers spécialisés ou du secteur des transports. En outre, près de 10 % des 25 000 étudiants de l’Université sont des membres des Premières Nations, un groupe surreprésenté puisqu’ils représentent 30 % des décès de surdose en Colombie-Britannique.

Depuis 2017, à chaque année, des centaines de trousses de naloxone ont été distribuées aux professeurs et aux étudiants sur le campus. L’Université offre à son personnel un séminaire d’un jour sur la crise des opioïdes et l’utilisation de la naloxone en plus d’avoir un centre de bien-être où plus de 1 000 étudiants des cycles supérieurs, professeurs et employés ont reçu une formation pour faire des exposés en classe sur la sensibilisation aux opioïdes.

L’établissement a également adopté des stratégies de réduction des risques, comme l’implantation de Lifeguard, une application conçue en Colombie-Britannique pour les personnes qui consomment seules. Une fois activée, l’application compose le 911 si personne n’appuie pour arrêter l’alarme après 75 secondes.

« Nous tentons de créer un campus de soins qui n’isole et ne stigmatise pas les consommateurs de drogues, soutient Mme Adam. La moitié des victimes étant de jeunes travailleurs, nous avons la responsabilité et le devoir d’offrir ce genre d’éducation et de soutien en matière de réduction des risques. »

Will Garrett-Petts, vice-recteur adjoint à la recherche et aux études supérieures de l’Université Thompson Rivers, espère également en apprendre davantage sur l’incidence de la crise chez les travailleurs des métiers spécialisés par le biais des étudiants qui suivent des formations dans ces domaines.

« Nous savons, par exemple, que la majorité des personnes touchées travaillent dans les métiers de la construction, surtout des jeunes hommes de 19 à 40 ans. Ceux-ci hésitent typiquement à demander de l’aide et à parler de leur consommation, explique M. Garret-Petts par courriel. Grâce à la collaboration des étudiants des métiers spécialisés de l’Université, nous espérons en apprendre davantage sur la façon de rejoindre les personnes les plus touchées par la stigmatisation de la toxicomanie. »

« Démarche sûre et intelligente »

L’Université de Calgary a elle-aussi adopté une démarche de réduction des risques, indique Rebecca Haines-Saah, professeure adjointe et sociologue au Département des sciences de la santé communautaire spécialisée dans la santé mentale et la toxicomanie de l’adolescent. « Nous visons à assurer leur sécurité en leur donnant les bons renseignements et outils pour qu’ils agissent de manière sûre et intelligente. »

Mme Haines-Saah sensibilise les gens aux dangers de la toxicomanie depuis son adolescence. À l’époque, elle était une vedette télévisuelle grâce à la série Degrassi Junior High, où son personnage a justement essayé des drogues. Aujourd’hui, elle pense que de mobiliser les étudiants et de les sensibiliser avec des initiatives comme le Liam Project, un projet de prévention des surdoses mené par des étudiantes de l’Université de Calgary, sont les stratégies de réduction des risques les plus efficaces pour la sensibilisation concernant des enjeux comme la consommation d’alcool et de drogues et l’éducation sexuelle.

« Plus de 400 personnes sont inutilement décédées de surdose d’opioïdes à Calgary en 2020, un taux de mortalité ayant surpassé à quelques reprises le bilan de décès liés à la COVID-19, affirme Mme Haines-Saah. Bien que nous ne puissions pas garantir un approvisionnement en drogues sûres, nous pouvons certainement informer les gens des dangers. »

Au cours des dernières années, pour lutter contre les surdoses, presque toutes les universités canadiennes ont pris des mesures, telles que de conserver des trousses de naloxone sur le campus et former les employés, les professeurs et les étudiants à son utilisation.

Malgré tout, il est difficile de cerner l’ampleur du phénomène des décès causés par les drogues de rue toxiques sur les campus des universités canadiennes. Mark Tyndall, spécialiste de la réduction des risques, n’a pas connaissance de l’existence de données à ce sujet. Toutefois, en se fiant à ses décennies de recherche communautaire sur le VIH, la pauvreté et la consommation de drogues illicites, souvent dans les rues parsemées de seringues du Downtown Eastside de Vancouver, il pense que ces chiffres seraient assez faibles.

« L’alcool et le cannabis demeurent les substances privilégiées sur les campus universitaires, à quoi s’ajoute peut-être aussi l’amphétamine pour les étudiants qui tentent de passer des nuits blanches, mais pas les drogues illicites contaminées au fentanyl qui sont au cœur de la crise des opioïdes », soutient Dr Tyndall, à la fois médecin et professeur à l’École de la santé publique et des populations de l’Université de la Colombie-Britannique, et considéré comme un pionnier de la santé publique. « Les victimes sont principalement des gens qui vivent dans la rue, des membres des Premières Nations et des jeunes hommes qui travaillent dans les métiers spécialisés. Lorsqu’un étudiant meurt de surdose, c’est rapporté par les médias. »

Si les universités ne sont pas représentatives de la crise des opioïdes, Dr Tyndall croit qu’elles ont un important rôle à jouer pour lutter contre cette épidémie persistante qui a fait plus de 21 000 victimes au Canada depuis 2016.

« La sensibilisation manque cruellement, déplore-t-il. Ces drogues sont stigmatisées, donc les gens les consomment en secret par peur d’être arrêtés ou parce qu’ils ont honte. Par la sensibilisation des étudiants, les universités peuvent faire sortir cette crise de l’ombre et les amener à réaliser que les gens consomment ces drogues pour s’automédicamenter et s’adapter au stress. »

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