Passer au contenu principal
Conseils Carrière

L’« économie à la demande » s’invite au laboratoire de recherche universitaire

La précarité de l’emploi n’est pas réservée au personnel enseignant.

par DENISE SARAH BOYLE | 03 AOÛT 18

Mon premier emploi en recherche était dans un grand hôpital. Il s’agissait d’un contrat à temps partiel, et j’étais chargée de recueillir et d’analyser les données d’une étude nationale, en plus de superviser des étudiants et des adjoints à la recherche. Il m’arrivait de travailler 60 heures par semaine. Je devais payer mes déplacements professionnels avec ma carte de crédit personnelle, puis attendre des semaines avant que ces dépenses me soient remboursées. Récemment, j’ai été embauchée par une équipe de recherche qui travaille sur plusieurs études portant sur des sujets connexes. Pour ce travail, j’ai eu des contrats de 30 à 200 heures dans trois universités et deux provinces.

Que dire de plus au sujet de l’économie à la demande qui attend les diplômés? Cette fois, il n’est pas question des affectations contractuelles ou des postes de chargé de cours. Cette histoire concerne plutôt l’autre volet important des activités menées par les universités : la recherche. Elle concerne la petite armée de chercheurs qui n’appartiennent pas au corps professoral, mais qui s’occupent, jour après jour, de recueillir, d’analyser, de gérer et de consigner les données, et qui voient ensuite tout le mérite attribué à une seule personne : le chercheur principal. Ce travail est pris en compte pour la permanence et l’avancement du chercheur principal, qui s’accompagnent d’avantages tels que la sécurité d’emploi, la gouvernance collégiale et la liberté universitaire. Toutefois, ces avantages sont rarement accordés aux travailleurs de l’ombre sans qui les projets de recherche seraient voués à l’échec.

Mon histoire est celle d’une chercheuse professionnelle qui a travaillé dans six universités et hôpitaux de recherche en 10 ans, occupant parfois jusqu’à quatre emplois en même temps. J’ai assumé diverses fonctions – adjointe à la recherche, coordinatrice de recherche, coordinatrice de projet, analyste de données, rédactrice et réviseure, pour n’en nommer que quelques-unes – dans le cadre de ma contribution aux travaux de recherche menés dans ces établissements.

Aujourd’hui, j’ai un emploi, ou trois. Difficile d’en être certaine, puisque le travail pour lequel j’ai été payée a pris fin il y a longtemps, mais ma présence continue au sein des équipes de recherche a, dit-on, une valeur inestimable. Mon travail est le même que celui des professeurs : je recueille et gère les données, je prends le temps d’analyser et d’interpréter les résultats, puis je rédige un rapport et je présente les résultats au cours des années subséquentes. Mais contrairement aux professeurs, je suis payée à l’heure, et mes contrats sont liés à des sources de financement à durée limitée.

Puisque je ne fais pas partie du corps professoral, je ne suis pas liée à l’établissement qui m’emploie officiellement. C’est plutôt ma relation avec le chercheur principal qui détermine ma continuité d’emploi. J’ai la chance d’entretenir d’excellentes relations personnelles et professionnelles avec des chercheurs principaux de différentes universités, et j’ai obtenu la plupart de mes emplois grâce à leurs recommandations.

Ils reconnaissent ma contribution et plusieurs d’entre eux ont ajouté mon nom parmi les auteurs de leurs publications. Ces dernières années, cela m’a permis de travailler presque continuellement et a réduit de beaucoup mon angoisse de ne pas trouver d’emploi à la fin de mes contrats. Toutefois, cela signifie aussi que je dois souvent travailler les fins de semaine et même pendant mes vacances. De plus, il peut être risqué de refuser les petits contrats. Avec un peu de chance, le mandat de 30 heures obtenu en recherche documentaire ou en analyse de données se transformera en deux années de travail à temps plein.

Le but de cet article n’est pas seulement de raconter mon histoire, mais aussi de brosser un portrait de la façon dont les travaux de recherche sont menés dans les établissements postsecondaires du Canada. Selon un sondage effectué en Ontario (PDF), 60 pour cent des chargés de cours sont des femmes. Si le sexe semble jouer un rôle dans la précarité de l’emploi au sein du personnel enseignant, mes observations (aucunement scientifiques, je l’admets) suggèrent que 90 pour cent des postes de recherche hors du corps professoral sont détenus par des femmes dans tous les domaines dans lesquels j’ai travaillé (y compris la médecine et les sciences sociales). Les pourcentages exacts sont difficiles à obtenir, puisque la comptabilisation de ces employés manque de constance au sein des établissements et d’un établissement à l’autre (ce qui, en soi, indique à quel point nous sommes ignorés et sous-évalués).

Outre l’angoisse de ne jamais connaître la nature ni la durée de mon prochain emploi, l’aspect le plus difficile de mon travail est de savoir que les connaissances acquises au cours d’une étude ne seront pas nécessairement pertinentes, appréciées ou reconnues au cours de la prochaine. Les chercheurs principaux ont tout intérêt à prolonger ma participation, mais s’ils ne peuvent me payer, j’irai recommencer ailleurs.

À l’instar du milieu universitaire, qui reconnaît sa dépendance envers les professeurs auxiliaires et les chargés de cours, le milieu de la recherche doit avoir une prise de conscience. La petite armée d’adjoints à la recherche, de gestionnaires, de coordinateurs et d’analystes lui est d’une importance capitale. Il est grand temps que notre contribution soit reconnue, appuyée et respectée au même titre que celle des professeurs qui récoltent les fruits de notre travail.

Denise Sarah Boyle est un pseudonyme. L’auteure préfère garder l’anonymat, de crainte de perdre son emploi.

COMMENTAIRES
Laisser un commentaire
Affaires universitaires modère tous les commentaires reçus en fonction des lignes directrices. Les commentaires approuvés sont généralement affichés un jour ouvrable après leur réception. Certains commentaires particulièrement intéressants pourraient aussi être publiés dans la version papier du magazine ou ailleurs.

Your email address will not be published. Required fields are marked *

  1. Noëlla Deslauriers / 14 August 2018 at 10:56

    Excellent témoignage de l’auteure. Après une carrière en tant que professeure-chercheure, je déplore le contexte d’insécurité de la recherche au pays. En recherche médicale, ce sont la plupart du temps des PhD (en conditions précaires) qui font la recherche pour les médecins (en conditions ultra-sécuritaires) lesquels prendront à leur compte les résultats et la gloriole. Une autre forme de paternalisme?