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Une étude met en lumière le manque de données sur la sécurité dans les laboratoires universitaires

Selon les auteurs, la sous-déclaration des accidents et le manque de communication entre les établissements rendent les universités vulnérables.

par LESLEY EVANS OGDEN | 04 FEV 20

Lorsque John Trant a obtenu un poste de professeur de chimie à l’Université de Windsor, il a aussi été nommé codirecteur du comité de sécurité du département. « Comme scientifique, j’ai eu le réflexe de consulter la documentation pour connaître les interventions et les formations qui permettent de réduire la fréquence et la gravité des accidents en laboratoire. Je voulais que l’information soit soutenue par des données concrètes. » La tâche s’est avérée ardue, la documentation étant plutôt mince. Une analyse approfondie de la question a soulevé d’autres problèmes, comme il l’explique dans un article écrit avec la psychologue clinicienne Dana Ménard et publié dans la revue Nature Chemistry en novembre dernier.

Les professeurs Ménard et Trant, partenaires dans la vie comme dans le milieu universitaire, ont examiné l’information sur la sécurité dans les laboratoires universitaires présente dans la documentation en fonction du type d’accidents, de leur fréquence, des facteurs contributifs, des attitudes et des comportements et de la recherche sur la formation en sécurité. Ils soulignent que l’étude de la sécurité en laboratoire est sous-développée, surtout en chimie. Cette lacune empêche de bien comprendre les facteurs contributifs, qu’ils soient attribuables à une personne, au laboratoire, au département ou à l’établissement. Les accidents comme ceux qui sont survenus récemment à l’Université du Nouveau-Brunswick, à l’Université de l’Alberta, à l’Université de Toronto et à l’Université McGill sont souvent rapportés par l’établissement et les médias. Or, les accidents évités de justesse sont généralement passés sous silence, nous privant ainsi d’en tirer des leçons.

L’analyse des professeurs Ménard et Trant mentionne un accident tragique qui s’est produit à l’Université de Californie à Los Angeles. Le 29 décembre 2008, l’adjointe à la recherche Sheharbano Sangji a été gravement brûlée par un déversement de butyllithium tertiaire dans le laboratoire de chimie de Patrick Harran. Elle est décédée à l’hôpital trois semaines plus tard.

Elle n’avait pas reçu de formation en sécurité de son superviseur et elle ne portait pas de sarrau. Elle avait aussi omis de respecter les protocoles du fabricant pour la manipulation de ce produit chimique volatile, qui peut s’enflammer spontanément dans l’air. Après avoir épluché la documentation sur la sécurité en laboratoire depuis le drame et le procès hautement médiatisé qui a suivi, les professeurs Ménard et Trant en sont venus à la conclusion qu’une décennie plus tard, rien n’indique qu’il y a eu des changements profonds dans la façon de traiter la sécurité dans les laboratoires universitaires de chimie.

Signalement des accidents

Au Canada, la déclaration des accidents est obligatoire dans de nombreux établissements universitaires. Joseph Vincelli, gestionnaire, Santé, sécurité et environnement à l’Université McGill, affirme que tous les accidents et accidents évités de justesse doivent être rapportés et documentés, conformément aux procédures en place. Il poursuit en expliquant que les accidents font l’objet d’une enquête auprès des personnes et des superviseurs concernés pour s’assurer qu’ils ne se reproduisent plus.

« Mes responsabilités touchent l’ensemble de l’établissement », indique M. Vincelli, ajoutant que tous les professeurs qui dirigent un laboratoire à l’Université McGill reçoivent les conclusions du rapport d’un accident. Il se sert aussi des listes de diffusion pour communiquer avec d’autres universités canadiennes, comme l’Université Queen’s, l’Université de Toronto et l’Université de la Colombie-Britannique, pour savoir si des accidents semblables ont eu lieu et savoir comment la question a été traitée.

À la question de savoir si la sécurité pourrait être améliorée en recueillant et en diffusant systématiquement les données sur les accidents et les accidents évités de justesse, M. Vincelli répond qu’il voit d’un bon œil une diffusion accrue des données entre établissements, mais avoue ne pas savoir comment il faudrait procéder pour y parvenir.

Pour Karen Bartlett, professeure et directrice du programme de santé au travail et salubrité de l’environnement à l’Université de la Colombie-Britannique : « L’établissement est conscient de l’importance de la sécurité, mais il revient à chacun de suivre les protocoles, de porter l’équipement de protection approprié, d’utiliser les mécanismes de contrôle et de ne jamais être seul. » Elle ajoute toutefois que « c’est un cercle vicieux, car la capacité du superviseur de recherche à former adéquatement les étudiants dépend de sa formation. » À sa connaissance, l’Université de la Colombie-Britannique n’exige pas la collecte systématique de données sur les accidents et les accidents évités de justesse en laboratoire.

Michael Blayney, directeur général de la sécurité des projets de recherche à l’Université Northwestern à Evanston, en Illinois, a aussi écrit sur la sécurité dans les laboratoires. Il a révisé l’article de M. Trant et Mme Ménard publié dans Nature Chemistry pour la revue Central Science de l’American Chemical Society. Selon lui, l’article constitue une importante contribution à la documentation, car il souligne des problèmes complexes sur les différences individuelles et la culture institutionnelle. Il ajoute cependant que l’article soulève plus de questions qu’il n’apporte de réponses.

Ce qui est enseigné sur la sécurité repose souvent sur des anecdotes. « Les étudiants travaillent d’une certaine façon parce qu’ils ont vu leur superviseur faire la même chose », explique Mme Ménard au sujet de la sagesse transmise de génération en génération dans les laboratoires de chimie. Les accidents sont-ils plus fréquents la fin de semaine? Ou la nuit, à cause de la fatigue? Les nouveaux étudiants sont-ils plus souvent touchés que les autres? « Personne ne le sait, dit-elle, et personne ne sait comment former la prochaine génération. Comment enseigner la sécurité pour que les étudiants en saisissent l’importance? » L’absence de réponses à ces questions, poursuit-elle, nous place dans une situation précaire. Selon les deux auteurs, une démarche fondée sur des données probantes permettrait une meilleure gestion des risques.

« Nous espérons que cette étude donnera le coup d’envoi à un nouveau programme de recherche », mentionne M. Trant, ajoutant que des collaborateurs potentiels issus des domaines de la psychologie, de la chimie, des études du travail, des affaires et du génie ont déjà manifesté leur intérêt. « Nous voulons présenter aux établissements des procédures et des politiques qui fonctionnent, et leur prouver à l’aide de données, explique-t-il. Actuellement, ce genre d’information n’existe pas. »

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