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Des chercheurs réclament l’abandon du CV commun canadien

Les milliers de signataires d’une lettre ouverte affirment qu’il est temps de passer à une solution plus simple.

par WENDY GLAUSER | 30 SEP 19

Depuis des années, les chercheurs expriment sur Twitter leur exaspération au sujet du CV commun canadien (CVC), même si certains préfèrent en rire. Le CVC a fait l’objet de consultations et de refontes depuis son lancement en 2002, mais il continue de s’attirer les critiques en raison de ses nombreux problèmes techniques, de sa complexité et de la perte de temps qu’il occasionne aux chercheurs.

Le CVC est géré par les trois organismes subventionnaires (les Instituts de recherche en santé du Canada [IRSC], le Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie [CRSNG] et le Conseil de recherches en sciences humaines [CRSH]), et 28 autres organisations s’en servent aussi, dont des gouvernements provinciaux et des organisations de recherche à but non lucratif.

Or, plus de 2 000 utilisateurs en demandent l’élimination dans une lettre ouverte. « Il est temps d’abandonner le CV commun canadien et de passer à une solution plus simple, peut-on lire dans la lettre rédigée par huit chercheurs provenant de sept universités. Le CVC ne peut être sauvé, révisé ou réinventé. »

Les signataires comprennent des « chercheurs postdoctoraux, des patients partenaires, des partenaires de l’industrie, des étudiants, des adjoints d’administration, des membres du personnel de recherche, de nombreux professeurs et même quelques titulaires de chaire de recherche Canada 150 », indique Holly Witteman, professeure agrégée au Département de médecine familiale et de médecine d’urgence à l’Université Laval, qui figure parmi les auteurs.

Ils dénoncent entre autres le fait que le CVC dissuade les partenaires étrangers de collaborer à des projets de recherche financés par le Canada (il est particulièrement laborieux de remplir un CVC en partant de zéro), qu’il représente un gaspillage des fonds institutionnels et qu’il désavantage les chercheuses ainsi que les jeunes chercheurs et ceux issus des minorités visibles, qui ont moins souvent accès que les autres à l’aide de membres du personnel pouvant effectuer pour eux la saisie des données.

Mme Witteman a décidé de se joindre aux auteurs de la lettre après avoir découvert qu’une troisième version du CVC était en cours d’élaboration. À son avis, cette démarche est vouée à l’échec, car « il est impossible de réunir en un seul système toutes les fonctionnalités attendues du CVC ».

Le CVC devait permettre aux chercheurs d’entrer des données à utiliser aux fins de divers concours, et servir à recueillir des données structurées exploitables. Toutefois, il n’atteint aucun de ces objectifs, entre autres raisons parce que différents types d’organisations utilisent le CVC et créent leurs propres modèles, explique Mme Witteman. « Les données sont largement incomplètes et de très mauvaise qualité », ajoute-t-elle. Certains concours exigent une liste de toutes les publications et d’autres, uniquement de celles des deux ou cinq dernières années. Aucune comparaison des données n’est donc possible.

Adrian Mota, vice-président associé par intérim, Recherche, Application des connaissances et Éthique aux IRSC, affirme toutefois que les organismes subventionnaires ne travaillent pas à la restructuration du CVC. « Nous cherchons à apporter des changements mineurs pour améliorer l’expérience des utilisateurs », soutient-il en précisant qu’il n’est pas simple d’abandonner le CVC, car l’intégration de l’application avec les autres plateformes complique les choses sur le plan technique. Le CVC recueille et diffuse des données dans un vaste système de gestion des subventions.

Même s’il reconnaît les limites des données, M. Mota estime qu’elles ont une certaine valeur. Les trois organismes subventionnaires les utilisent pour calculer les coûts indirects de la recherche engagés par les établissements, comme ceux associés aux exigences administratives et en matière de rapport. Les données permettent aussi d’analyser l’incidence des congés sur le cheminement professionnel des chercheurs, ajoute-t-il.

Selon Pierre-Gerlier Forest, directeur de l’École de politique publique à l’Université de Calgary, le CVC a été conçu pour les chercheurs ayant une carrière « classique et linéaire ». Les « deux semaines, avec l’aide d’un adjoint, » souvent nécessaire pour remplir le CVC l’a poussé à signer la lettre. Le modèle normalisé ne lui permet pas de fournir des renseignements pertinents sur son travail au gouvernement ni au sujet de ses travaux de recherche à l’étranger tandis qu’il lui faut aussi fournir des renseignements difficiles à retrouver, par exemple le montant d’une subvention reçue du CRSH il y a 20 ans.

Colleen Derkatch, professeure agrégée au Département d’anglais à l’Université Ryerson, croit aussi le CVC ne cadre pas avec la réalité de tous les utilisateurs. « Bien des volets ne s’appliquent pas aux sciences humaines », déclare-t-elle. Dans le CVC, des pages entières de catégories, liées par exemple aux questions juridiques et aux brevets, ne sont pas pertinentes pour ses travaux sur la langue et le discours.

Des collègues de Mme Derkatch lui ont avoué que la nécessité d’utiliser le CVC jouait dans leurs décisions de demander ou non certaines subventions. Un chercheur en sciences humaines a même présenté une demande auprès du CRSH sans mettre à jour son CVC, même si cette omission pouvait lui nuire.

Les signataires proposent un « CV à pages limitées que les gens peuvent modifier dans n’importe quel logiciel de traitement de texte », indique Mme Witteman, puisqu’il existe déjà d’autres outils de collecte de données, par exemple pour l’analyse bibliométrique et les déclarations fournies par les membres des groupes désignés aux fins de l’équité en matière d’emploi.

Certains chercheurs voient cependant les choses autrement. Pradeep Reddy Raamana, neuroscientifique et chercheur postdoctoral à l’Université de Toronto, estime que la collecte de données structurées assure la responsabilisation. « Pour un investissement de 500 millions de dollars effectué l’an dernier, par exemple, comment savoir où sont allés les fonds? Comment évaluer les décisions financières prises? L’analyse quantitative des recommandations des évaluateurs doit reposer sur des données de qualité élevée, qui ne peuvent provenir que d’une plateforme comme le CVC. »

Plutôt que d’opter pour un résumé des travaux à structure non imposée (comme le biosketch des Instituts nationaux de la santé [NIH] des États-Unis), les organismes subventionnaires devraient « conserver l’interface actuelle du CVC, améliorer l’architecture de la base de données et accroître le soutien aux chercheurs », selon M. Raamana, qui souhaite aussi plus de transparence. « Aucune information n’est offerte publiquement concernant les consultations ayant eu lieu sur le CVC, affirme-t-il. Rien n’est présenté sur le site Web du CVC ni ailleurs. Il est impossible de savoir quels sont les investissements effectués et les plans établis. »

Pour les trois organismes subventionnaires, l’avenir du CVC pourrait s’inscrire dans une vaste transformation. Comme l’explique M. Mota, ResearchNet et les autres systèmes de données vieillissent aussi, et les organismes subventionnaires envisagent d’adopter une nouvelle solution globale pour la gestion des subventions. Tandis que s’amorce leur réflexion, ils organisent des consultations automnales auprès de l’Association canadienne des administrateurs et administratrices de recherche et du groupe U15 représentant les 15 universités les plus axées sur la recherche, indique M. Mota. « Bien des propositions, comme le biosketch des NIH et l’identificateur numérique ORCID, font partie des choses auxquelles nous pensons. »

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