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À mon avis

Les universitaires face au risque de la censure

Comment baliser la liberté académique qui devrait être sans entrave, illimitée et inaliénable?

par YVES LABERGE | 27 DÉC 21

Il y a quelques mois, une Commission scientifique et technique indépendante a été mandatée par le gouvernement du Québec afin d’étudier la place et la reconnaissance de la liberté académique dans le milieu universitaire. Au moment d’écrire ces lignes, le rapport de ce groupe d’universitaires n’est toujours pas disponible pour le public (le rapport est désormais disponible en cliquant ici); mais on peut toujours s’interroger sur ses objectifs et sur le contexte actuel de la recherche, à la lumière d’un document préliminaire paru à l’automne 2021.

Ce que redoutent les chercheurs

Un sondage réalisé au cours de 2021 auprès de 1 079 professeurs réguliers et chargés de cours de toutes les universités québécoises nous apprenait que les chercheurs sont majoritairement craintifs face aux formes subtiles de contrôle pouvant limiter leur travail de recherche.

Certains chiffres sont particulièrement éloquents, d’abord au niveau de l’échantillonnage, qui reflète imparfaitement la composition du corps professoral des universités canadiennes : seulement le tiers (34 %) des répondants au sondage était des chargés de cours, tandis que le quart (27 %) des réponses était fourni par des professeurs titulaires. On sait qu’en réalité, dans la plupart des universités canadiennes, plus de la moitié des cours sont donnés par des chargés de cours ou des professeurs à temps partiel, donc sans sécurité d’emploi.

Par ailleurs, plus de la moitié (57 %) des répondants ignore si leur établissement dispose d’un document officiel pouvant garantir leur liberté académique, et un pourcentage similaire (50 %) affirme ignorer s’il existe ou non un mécanisme disciplinaire de plainte en cas de litige ou de manquement en ce domaine. Si un tel document existe, les directions auraient intérêt à en rappeler l’existence à tous et pas seulement au moment de l’embauche.

Plus révélateur encore, devant l’affirmation « Au cours des cinq dernières années, je me suis censuré par crainte de répercussions négatives dans le cadre de mes activités d’enseignement en m’abstenant d’utiliser certains mots », 25 % répondront « parfois » et 15 % diront « souvent ». On peut constater (et déplorer) que l’autocensure soit encore plus présente que la censure.

Notons que si la liberté académique semble être acquise, les sujets de recherche sont évalués de manière positive et négative, par exemple par les comités facultaires qui classeront les projets subventionnables en fonction des « priorités » des départements et des universités. De même, les descriptions de nouveaux postes de professeurs réguliers sont souvent établies à partir de priorités, décidées démocratiquement, mais néanmoins de manière subjective, voire arbitraire par quelques décideurs plus influents.

Le rôle du CRSH et du FRQSC

Enfin, les organismes subventionnaires, comme le Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH) et le Fonds de recherche du Québec – Société et culture (FRQSC), créent occasionnellement, en marge de leurs programmes réguliers, de nouveaux concours prioritaires ou « stratégiques » qui répondent à des besoins ciblés et souvent justifiés voulant capturer « l’air du temps »; mais ce faisant, et au fil des étapes du processus de sélection, les organismes subventionnaires orientent, priorisent et favorisent certains groupes de recherche qui adoptent des questions de recherche et/ou des orientations suggérées par ces programmes. À l’opposé, les chercheurs œuvrant dans des domaines ne touchant pas directement ces orientations privilégiées n’auront pas accès à autant de programmes et se sentiront disqualifiés d’avance.

Au fond, le risque (réel ou ressenti) de ne pas pouvoir obtenir de subventions ou de ne pas être classé favorablement dans sa faculté ne constituerait-il pas le plus grand risque pour la recherche? N’est-ce pas aussi à ce niveau initial que des avenues de réflexion ou de recherche sont rapidement écartées par l’équipe, l’entourage, ou le chercheur lui-même, avant même de pouvoir germer, sous le simple prétexte que « personne ne voudra approuver une recherche en ce sens », sur tel ou tel sujet?

Pendant que nous attendions la parution du rapport final de la Commission scientifique et technique indépendante sur la reconnaissance de la liberté académique dans le milieu universitaire, nous ne pouvions que nous réjouir qu’un tel exercice soit possible. Mais le fait qu’il soit commandé dans le contexte actuel (culture de l’annulation; influence de l’idéologie woke dans les universités) est symptomatique d’un malaise. Déjà le sondage qui a précédé montrait clairement que beaucoup d’universitaires n’avaient pas une idée précise des mécanismes devant garantir leur pleine liberté et leur pouvoir d’orienter à leur guise leurs réflexion, en gardant à l’esprit des critères fondamentaux comme la rigueur, l’intégrité, l’éthique et le respect des autres. Enfin, il faut rappeler que la liberté académique touche d’abord le domaine de spécialisation des universitaires; leurs opinions personnelles, religieuses ou politiques n’ont pas forcément les mêmes fondements scientifiques.

Yves Laberge détient un doctorat en sociologie et est membre chercheur régulier du Centre de recherche en éducation et formation relatives à l’environnement et à l’écocitoyenneté de l’Université du Québec à Montréal.

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